Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

mille étudiants au commencement du XVe siècle. Les Allemands avaient trois voix dans les délibérations de l’académie, et les Bohémiens une seule. Jean Hus, né en Bohême, devenu bachelier de cette académie, et confesseur de la reine Sophie de Bavière, femme de Venceslas, obtint de cette reine que ses compatriotes, au contraire, eussent trois voix, et les Allemands une seule. Les Allemands, irrités, se retirèrent ; et ce furent autant d’ennemis irréconciliables que se fit Jean Hus. Il reçut dans ce temps-là quelques ouvrages de Wiclef ; il en rejeta constamment la doctrine, mais il en adopta tout ce que la bile de cet Anglais avait répandu contre les scandales des papes et des évêques, contre celui des excommunications lancées avec tant de légèreté et de fureur ; enfin contre toute puissance ecclésiastique, que Wiclef regardait comme une usurpation. Par là il se fit de bien plus grands ennemis ; mais aussi il se concilia beaucoup de protecteurs, et surtout la reine, qu’il dirigeait. On l’accusa devant le pape Jean XXIII, et on le cita à comparaître vers l’an 1411. Il ne comparut point. On assembla cependant le concile de Constance, qui devait juger les papes et les opinions des hommes ; il y fut cité (1414). L’empereur lui-même écrivit en Bohême qu’on le fît partir pour venir rendre compte de sa doctrine.

Jean Hus, plein de confiance, alla au concile, où ni lui ni le pape n’auraient dû aller. Il y arriva, accompagné de quelques gentilshommes bohémiens et de plusieurs de ses disciples ; et, ce qui est très-essentiel, il ne s’y rendit que muni d’un sauf-conduit de l’empereur, daté du 18 octobre 1414, sauf-conduit le plus favorable et le plus ample qu’on puisse jamais donner, et par lequel l’empereur le prenait sous sa sauvegarde pour son voyage, son séjour, et son retour. À peine fut-il arrivé qu’on l’emprisonna ; et on instruisit son procès en même temps que celui du pape. Il s’enfuit comme ce pontife, et fut arrêté comme lui ; l’un et l’autre furent gardés quelque temps dans la même prison[1].

  1. Dans un ouvrage intitulé Dictionnaire des Hérésies, par un professeur de morale au Collége royal (l’abbé Pluquet) on a fait l’apologie de Sigismond ; il est certain cependant que son sauf-conduit fut violé par les pères du concile, que lui-même s’en plaignit, mais qu’il n’eut le courage ni de remplir ce qu’il devait à un de ses sujets arrêté contre la foi publique, ni de venger l’outrage fait à sa personne et à tous les souverains. De longs malheurs furent la punition de sa faiblesse, car il ne fut que faible ; les pères du concile furent seuls fourbes et barbares. Une chose assez remarquable, c’est que, dans le XVIIIe siècle, la première chaire de morale qui ait été fondée en France ait eu pour premier professeur un homme qui a fait l’apologie de la conduite de Sigismond et du concile de Constance. Que dirions-nous des Turcs s’ils s’avisaient de créer une chaire de géométrie, et qu’ils la donnassent à un homme qui aurait eu le malheur de trouver la quadrature du cercle ? (K.)