Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/130

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ne rougirent point de partager les biens de celui qu’ils avaient condamné. Le traître Philippe de Commines, qui avait trahi le duc de Bourgogne en lâche, et qui fut plus lâchement l’un des commissaires du duc de Nemours, eut les terres du duc dans le Tournaisis.

Les temps précédents avaient inspiré des mœurs fières et barbares, dans lesquelles on vit éclater quelquefois de l’héroïsme. Le règne de Charles VII avait eu des Dunois, des La Trimouille, des Clisson, des Richemont, des Saintraille, des La Hire, et des magistrats d’un grand mérite ; mais sous Louis XI, pas un grand homme. Il avilit la nation. Il n’y eut nulle vertu : l’obéissance tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forçats le sont dans une galère.

Ce cœur artificieux et dur avait pourtant deux penchants qui auraient dû mettre de l’humanité dans ses mœurs : c’étaient l’amour et la dévotion. Il eut des maîtresses ; il eut trois bâtards ; il fit des neuvaines et des pèlerinages. Mais son amour tenait de son caractère, et sa dévotion n’était que la crainte superstitieuse d’une âme timide et égarée. Toujours couvert de reliques, et portant à son bonnet sa Notre-Dame de plomb, on prétend qu’il lui demandait pardon de ses assassinats avant de les commettre. Il donna par contrat le comté de Boulogne à la sainte Vierge. La piété ne consiste pas à faire la Vierge comtesse, mais à s’abstenir des actions que la conscience reproche, que Dieu doit punir, et que la Vierge ne protège point.

Il introduisit la coutume italienne de sonner la cloche à midi, et de dire un Ave Maria. Il demanda au pape le droit de porter le surplis et l’aumusse, et de se faire oindre une seconde fois de l’ampoule de Reims.

(1483) Enfin sentant la mort approcher, renfermé au château du Plessis-les-Tours, inaccessible à ses sujets, entouré de gardes, dévoré d’inquiétudes, il fait venir de Calabre un ermite, nommé François Martorillo, révéré depuis sous le nom de saint François de Paule. Il se jette à ses pieds ; il le supplie en pleurant d’intercéder auprès de Dieu, et de lui prolonger la vie, comme si l’ordre éternel eût dû changer à la voix d’un Calabrais dans un village de France, pour laisser dans un corps usé une âme faible et perverse plus longtemps que ne comportait la nature. Tandis qu’il demande ainsi la vie à un ermite étranger, il croit en ranimer les restes en s’abreuvant du sang qu’on tire à des enfants, dans la fausse espérance de corriger l’âcreté du sien. C’était un des excès de l’ignorante médecine de ces temps, médecine introduite par les