Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/129

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de ces extravagances qui ne tombent point dans la tête d’un homme d’État. Tout ce qui est bien avéré, c’est que Louis XI avait en exécration la maison des Armagnacs ; qu’il fit saisir le duc de Nemours dans Carlat, en 1477 : qu’il le fit enfermer dans une cage de fer à la Bastille ; qu’ayant dressé lui-même toute l’instruction du procès, il lui envoya des juges, parmi lesquels était ce Philippe de Commines, célèbre traître qui, ayant longtemps vendu les secrets de la maison de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la France, et dont on estime les Mémoires, quoique écrits avec la retenue d’un courtisan qui craignait encore de dire la vérité, même après la mort de Louis XI.

Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa cage de fer, qu’il y subit la question, et qu’il y reçût son arrêt. On le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession commençait à devenir une grâce accordée aux condamnés. L’appareil noir était en usage pour les princes. C’est ainsi qu’on avait exécuté Conradin à Naples, et qu’on traita depuis Marie Stuart en Angleterre. On était barbare en cérémonie chez les peuples chrétiens occidentaux ; et ce raffinement d’inhumanité n’a jamais été connu que d’eux. Toute la grâce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d’être enterré en habit de cordelier, grâce digne de la superstition de ces temps atroces, qui égalait leur barbarie.

Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce fut de faire mettre sous l’échafaud, dans les halles de Paris, les jeunes enfants du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent tout couverts[1] ; et en cet état on les conduisit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leurs corps éprouvaient était un continuel supplice. On leur arrachait les dents à plusieurs intervalles. Ce genre de torture, aussi petit qu’odieux, était en usage. C’est ainsi que du temps de Jean, roi de France, d’Édouard III, roi d’Angleterre, et de l’empereur Charles IV, on traitait les Juifs en France, en Angleterre, et dans plusieurs villes d’Allemagne, pour avoir leur argent. Le détail des tourments inouïs que souffrirent les princes de Nemours-Armagnac serait incroyable s’il n’était attesté par la requête que ces princes infortunés présentèrent aux états, après la mort de Louis XI, en 1483.

Jamais il n’y eut moins d’honneur que sous ce règne. Les juges

  1. Les contemporains ne parlent pas de ce raffinement de cruauté. Cela ne se trouve raconté que par les historiens modernes. (G. A.)