Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/15

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Quelques mois après, le concile exerça encore la même sévérité contre Hiéronyme, disciple et ami de Jean Hus, que nous appelons Jérôme de Prague. C’était un homme bien supérieur à Jean Hus en esprit et en éloquence. Il avait d’abord souscrit à la condamnation de la doctrine de son maître ; mais, ayant appris avec quelle grandeur d’âme Jean Hus était mort, il eut honte de vivre. Il se rétracta publiquement, et fut envoyé au bûcher. Poggio, Florentin, secrétaire de Jean XXIII, et l’un des premiers restaurateurs des lettres, présent à ses interrogatoires et à son supplice, dit qu’il n’avait jamais rien entendu qui approchât autant de l’éloquence des Grecs et des Romains que les discours de Jérôme à ses juges. « Il parla, dit-il, comme Socrate, et marcha au bûcher avec autant d’allégresse que Socrate avait bu la coupe de ciguë. »

Puisque Poggio a fait cette comparaison, qu’il me soit permis d’ajouter que Socrate fut en effet condamné comme Jean Hus et Jérôme de Prague, pour s’être attiré l’inimitié des sophistes et des prêtres de son temps : mais quelle différence entre les mœurs d’Athènes et celles du concile de Constance ; entre la coupe d’un poison doux qui, loin de tout appareil horrible et infâme, laissa expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice épouvantable du feu, dans lequel des prêtres, ministres de clémence et de paix, jetaient d’autres prêtres, trop opiniâtres sans doute, mais d’une vie pure et d’un courage admirable[1] !

Puis-je encore observer que dans ce concile un homme accusé de tous les crimes ne perdit que des honneurs, et que deux hommes accusés d’avoir fait de faux arguments furent livrés aux flammes ?

Tel fut ce fameux concile de Constance, qui dura depuis le 1er novembre 1413 jusqu’au 20 mai 1418.

Ni l’empereur ni les pères du concile n’avaient prévu les suites du supplice de Jean Hus et d’Hiéronyme. Il sortit de leur cendre une guerre civile. Les Bohémiens crurent leur nation outragée ;

  1. La mort de Socrate est le seul exemple qu’offre l’antiquité d’un homme condamné à mort pour ses opinions ; mais le peuple d’Athènes se repentit peu de temps après ; les accusateurs de Socrate furent punis ; on rendit des honneurs à sa mémoire. L’assassinat juridique de Jean Hus, au contraire, a été suivi de dix mille assassinats semblables, dont aucun n’a été ni puni, ni réparé même par un repentir inutile. Les grands crimes, les usages barbares que nous reprochons aux anciens, tenaient à cette férocité qui est l’abus de la force. Les usages barbares des nations modernes sont nés, au contraire, de la superstition, c’est-à-dire de la peur et de la sottise. (K.)