Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/150

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Leur droit de jouir de la noblesse après vingt ans d’exercice servit de modèle aux officiers de judicature.

C’est ici que se voit principalement l’extrême variation des usages de France. Les secrétaires d’État, qui n’ont originairement d’autre droit que de signer les expéditions, et qui ne pouvaient les rendre authentiques qu’autant qu’ils étaient clercs du secret, secrétaires-notaires du roi, sont devenus des ministres et les organes tout-puissants de la volonté royale toute-puissante. Ils se sont fait appeler monseigneur, titre qu’on ne donnait autrefois qu’aux princes et aux chevaliers; et les secrétaires du roi ont été relégués à la chancellerie, où leur unique fonction est de signer des patentes. On a augmenté leur nombre inutile jusqu’à trois cents, uniquement pour avoir de l’argent ; et ce honteux moyen a perpétué la noblesse française dans près de six mille familles, dont les chefs ont acheté tour à tour ces charges.

Un nombre prodigieux d’autres citoyens, banquiers, chirurgiens, marchands, domestiques de princes, commis, ont obtenu des lettres de noblesse ; et au bout de quelques générations ils prennent chez leurs notaires le titre de très-hauts et très-puissants seigneurs. Ces titres ont avili la noblesse ancienne sans relever beaucoup la nouvelle.

Enfin le service personnel des anciens chevaliers et écuyers ayant entièrement cessé, les états généraux n’étant plus assemblés, les priviléges de toute la noblesse, soit ancienne, soit nouvelle, se sont réduits à payer la capitation au lieu de payer la taille. Ceux qui n’ont eu pour père ni échevin, ni conseiller, ni homme anobli, ont été désignés par des noms qui sont devenus des outrages : ce sont les noms de vilain et de roturier.

Vilain vient de ville, parce qu’autrefois il n’y avait de nobles que les possesseurs des châteaux ; et roturier, de rupture de terre, labourage, qu’on a nommé roture. De là il arriva que souvent un lieutenant général des armées, un brave officier couvert de blessures, était taillable, tandis que le fils d’un commis jouissait des mêmes droits que les premiers officiers de la couronne. Cet abus déshonorant n’a été réformé qu’en 1752, par M. d’Argenson, secrétaire d’État de la guerre, celui de tous les ministres qui a fait le plus de bien aux troupes, et dont je fais ici l’éloge d’autant plus librement qu’il est disgracié[1].

  1. Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson, était disgracié depuis quatre ans (1er février 1757, voyez Histoire du Parlement, chapitre lxvii), lorsqu’en 1761 Voltaire imprima cet éloge.