Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/167

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trône, et dont on déclare la fille bâtarde et supposée, quoique née publiquement de la reine, quoique avouée par son père.

Plusieurs grands prétendaient à la royauté ; mais les rebelles se résolurent à reconnaître Isabelle, sœur du roi, âgée de dix-sept ans, plutôt que de se soumettre à un de leurs égaux ; aimant mieux déchirer l’État au nom d’une jeune princesse encore sans crédit, que de se donner un maître.

L’archevêque ayant donc fait la guerre à son roi au nom de l’infant, la continua au nom de l’infante, et le roi ne put enfin sortir de tant de troubles, et demeurer sur le trône, que par un des plus honteux traités que jamais souverain ait signés. Il reconnut sa sœur Isabelle pour sa seule héritière légitime (1468), au mépris des droits de sa propre fille Jeanne ; et les révoltés lui laissèrent le nom de roi à ce prix. Ainsi le malheureux Charles VI, en France, avait signé l’exhérédation de son propre fils.

Il fallait, pour consommer ce scandaleux ouvrage, donner à la jeune Isabelle un mari qui fût en état de soutenir son parti. Ils jetèrent les yeux sur Ferdinand, héritier d’Aragon, prince à peu près de l’âge d’Isabelle. L’archevêque les maria en secret, et ce mariage, fait sous des auspices si funestes, fut pourtant la source de la grandeur de l’Espagne. Il renouvela d’abord les dissensions, les guerres civiles, les traités frauduleux, les fausses réunions qui augmentent les haines. Henri, après un de ces raccommodements, fut attaqué d’un mal violent dans un repas que lui donnaient quelques-uns de ses ennemis réconciliés, et mourut bientôt après (1474).

En vain il laissa son royaume en mourant à Jeanne, sa fille, en vain il jura qu’elle était légitime ; ni ses serments au lit de la mort, ni ceux de sa femme, ne purent prévaloir contre le parti d’Isabelle et de Ferdinand, surnommé depuis le Catholique, roi d’Aragon et de Sicile. Ils vivaient ensemble, non comme deux époux dont les biens sont communs sous les ordres du mari, mais comme deux monarques étroitement alliés. Ils ne s’aimaient ni ne se haïssaient, se voyant rarement, ayant chacun leur conseil, souvent jaloux l’un de l’autre dans l’administration, la reine encore plus jalouse des infidélités de son mari, qui remplissait de ses bâtards tous les grands postes ; mais unis tous deux inséparablement pour leurs communs intérêts, agissant sur les mêmes principes, ayant toujours les mots de religion et de piété à la bouche, et uniquement occupés de leur ambition. La véritable héritière de Castille, Jeanne, ne put résister à leurs forces réunies. Le roi de Portugal, don Alfonse, son oncle, qui voulait l’épouser,