Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/235

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image de l’ancien gouvernement des Francs, des Moscovites, et des Huns ; de l’autre, elle ressemblait à celui des anciens Romains, en ce que chaque noble a le droit des tribuns du peuple, de pouvoir s’opposer aux lois du sénat par le seul mot veto : ce pouvoir, étendu à tous les gentilshommes, et porté jusqu’au droit d’annuler par une seule voix toutes les voix de la république, est devenu la prérogative de l’anarchie. Le tribun était le magistrat du peuple romain, et le gentilhomme n’est qu’un membre, un sujet de l’État : le droit de ce membre est de troubler tout le corps ; mais ce droit est si cher à l’amour-propre qu’un sûr moyen d’être mis en pièces serait de proposer dans une diète l’abolition de cette coutume.

Il n’y avait d’autre titre en Pologne que celui de noble, de même qu’en Suède, en Danemark, et dans tout le Nord ; les qualités de duc et de comte sont récentes : c’est une imitation des usages d’Allemagne ; mais ces titres ne donnent aucun pouvoir : toute la noblesse est égale. Ces palatins, qui ôtaient la liberté au peuple, n’étaient occupés qu’à défendre la leur contre leur roi. Quoique le sang des Jagellons eût régné longtemps, ces princes ne furent jamais ni absolus par leur royauté, ni rois par droit de naissance ; ils furent toujours élus comme les chefs de l’État, et non comme les maîtres. Le serment prêté par les rois, à leur couronnement, portait, en termes exprès, « qu’ils priaient la nation de les détrôner s’ils n’observaient pas les lois qu’ils avaient jurées ».

[1]  Ce n’était pas une chose aisée de conserver toujours le droit d’élection, en laissant toujours la même famille sur le trône ; mais les rois n’ayant ni forteresse, ni la disposition du trésor public, ni celle des armées, la liberté n’a jamais reçu d’atteinte. L’État n’accordait alors au roi que douze cent mille de nos livres annuelles pour soutenir sa dignité. Le roi de Suède aujourd’hui n’en a pas tant. L’empereur n’a rien ; il est à ses frais « le chef de l’univers chrétien », caput orbis christiani ; tandis que l’île de la Grande-Bretagne donne à son roi environ vingt-trois millions pour sa liste civile. La vente de la royauté est devenue en Pologne la plus grande source de l’argent qui roule dans l’État. La capitation des Juifs, qui fait un de ses gros revenus, ne monte pas à plus de cent vingt mille florins du pays[2].

  1. Cet alinéa existe dès 1756 ; la note de Voltaire est posthume. (B.)
  2. Tout ceci avait été écrit vers 1760 ; et souvent, tandis qu’on parle de la constitution d’un État, cette constitution change. (Note de Voltaire.)