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USAGES DES XVe ET XVIe SIÈCLES.

pu passer la mer ? C’est que le bon est recherché de toutes les nations. Un peuple qui aurait des tragédies, des tableaux, une musique uniquement de son goût, et réprouvés de tous les autres peuples policés, ne pourra jamais se flatter justement d’avoir le bon goût en partage.

Les Italiens réussirent surtout dans les grands poëmes de longue haleine : genre d’autant plus difficile que l’uniformité de la rime et des stances, à laquelle ils s’asservirent, semblait devoir étouffer le génie.

Si l’on veut mettre sans préjugé dans la balance l’Odyssée d’Homère avec le Roland de l’Arioste, l’italien l’emporte à tous égards, tous deux ayant le même défaut, l’intempérance de l’imagination, et le romanesque incroyable. L’Arioste a racheté ce défaut par des allégories si vraies, par des satires si fines, par une connaissance si approfondie du cœur humain, par les grâces du comique, qui succèdent sans cesse à des traits terribles, enfin par des beautés si innombrables en tout genre, qu’il a trouvé le secret de faire un monstre admirable.

A l’égard de l’Iliade, que chaque lecteur se demande à lui-même ce qu’il penserait s’il lisait, pour la première fois, ce poëme et celui du Tasse, en ignorant les noms des auteurs et les temps où ces ouvrages furent composés, en ne prenant enfin pour juge que son plaisir. Pourrait-il ne pas donner en tous sens la préférence au Tasse ? Ne trouverait-il pas dans l’italien plus de conduite, d’intérêt, de variété, de justesse, de grâces, et de cette mollesse qui relève le sublime ? Encore quelques siècles, et on n’en fera peut-être pas de comparaison.

Il paraît indubitable que la peinture fut portée, dans ce XVIe siècle, à une perfection que les Grecs ne connurent jamais, puisque non-seulement ils n’avaient pas cette variété de couleurs que les Italiens employèrent, mais qu’ils ignoraient l’art de la perspective et du clair-obscur.

La sculpture, art plus facile et plus borné, fut celui où les Grecs excellèrent, et la gloire des Italiens est d’avoir approché de leurs modèles. Ils les ont surpassés dans l’architecture ; et, de l’aveu de toutes les nations, rien n’a jamais été comparable au temple principal de Rome moderne, le plus beau, le plus vaste, le plus hardi qui jamais ait été dans l’univers.

La musique ne fut bien cultivée qu’après ce XVIe siècle ; mais les plus fortes présomptions font penser qu’elle est très-supérieure à celle des Grecs, qui n’ont laissé aucun monument par lequel on pût soupçonner qu’ils chantassent en parties.