Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/273

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impose. La grandeur véritable fut d’aller repousser Soliman de la Hongrie, à la tête de cent mille hommes, assisté de son frère Ferdinand, et surtout des princes protestants d’Allemagne, qui se signalèrent pour la défense commune. Ce fut là le commencement de sa vie active et de sa gloire personnelle. On le voit à la fois combattre les Turcs, retenir les Français au delà des Alpes, indiquer un concile, et revoler en Espagne pour aller faire la guerre en Afrique. Il aborde devant Tunis (1535), remporte une victoire sur l’usurpateur de ce royaume, donne à Tunis un roi tributaire de l’Espagne, délivre dix-huit mille captifs chrétiens, qu’il ramène en triomphe en Europe, et qui, aidés de ses bienfaits et de ses dons, vont, chacun dans leur patrie, élever le nom de Charles-Quint jusqu’au ciel. Tous les rois chrétiens alors semblaient petits devant lui, et l’éclat de sa renommée obscurcissait toute autre gloire.

Son bonheur voulut encore que Soliman, ennemi plus redoutable que François Ier, fût alors occupé contre les Persans (1534). Il avait pris Tauris, et de là, tournant vers l’ancienne Assyrie, il était entré en conquérant dans Bagdad, la nouvelle Babylone, s’étant rendu maître de la Mésopotamie, qu’on nomme à présent le Diarbeck, et du Curdistan, qui est l’ancienne Suziane. Enfin il s’était fait reconnaître et inaugurer roi de Perse par le calife de Bagdad. Les califes en Perse n’avaient plus depuis longtemps d’autre honneur que celui de donner en cérémonie le turban des sultans, et de ceindre le sabre au plus puissant. Mahmoud, Gengis, Tamerlan, Ismaël Sophi, avaient accoutumé les Persans à changer de maîtres. (1535) Soliman, après avoir pris la moitié de la Perse sur Thamas, fils d’Ismaël, retourna triomphant à Constantinople. Ses généraux perdirent en Perse une partie des conquêtes de leur maître. C’est ainsi que tout se balançait, et que tous les États tombaient les uns sur les autres, la Perse sur la Turquie, la Turquie sur l’Allemagne et sur l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne sur la France ; et s’il y avait eu des peuples plus occidentaux, l’Espagne et la France auraient eu de nouveaux ennemis.

L’Europe ne sentit point de plus violentes secousses depuis la chute de l’empire romain, et nul empereur depuis Charlemagne n’eut tant d’éclat que Charles-Quint. L’un a le premier rang dans la mémoire des hommes comme conquérant et fondateur ; l’autre, avec autant de puissance, a un personnage bien plus difficile à soutenir. Charlemagne, avec les nombreuses armées aguerries par Pépin et Charles Martel, subjugua aisément les Lombards amollis, et triompha des Saxons sauvages. Charles-Quint a tou-