Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/323

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parti avaient recours au Lévitique [1], qui défend de « révéler la turpitude de la femme de son frère, et d’épouser la sœur de sa femme ». Les États chrétiens ont longtemps manqué, et manquent encore de bonnes lois positives. Leur jurisprudence, encore gothique en plusieurs points, composée des anciennes coutumes de cinq cents petits tyrans, a recours souvent aux lois romaines et à celles des Hébreux, comme un homme égaré qui demande sa route : ils vont chercher dans le code du peuple juif les règles de leurs tribunaux.

Mais si on voulait suivre les lois matrimoniales des Hébreux, il faudrait donc les suivre en tout ; il faudrait condamner à la mort celui qui approche de sa femme quand elle a ses règles, et se soumettre à beaucoup de commandements qui ne sont faits ni pour nos climats, ni pour nos mœurs, ni pour la loi nouvelle.

Ce n’est là que la moindre partie de l’abus où l’on se jetait en jugeant le mariage de Henri par le Lévitique. On se dissimulait que dans ces mêmes livres où Dieu semble, selon nos faibles lumières, commander quelquefois les contraires pour exercer l’obéissance humaine, il était non-seulement permis par le Deutéronome [2], mais ordonné d’épouser la veuve de son frère quand elle n’avait point d’enfants ; que la veuve était en droit de sommer son beau-frère d’exécuter cette loi, et que sur son refus elle devait lui jeter un soulier à la tête.

On oubliait encore que si les lois juives défendaient à un frère d’épouser sa propre sœur, cette défense même n’était pas absolue ; témoin Thamar, fille de David, qui, avant d’être violée par son frère Amnon, lui dit en propres mots : « Mon frère[3] ne me faites pas de sottises, vous passeriez pour un fou : demandez-moi en mariage à mon père, il ne vous refusera pas. » C’est ainsi que les lois sont presque toujours contradictoires. Mais il était plus étrange encore de vouloir gouverner l’île d’Angleterre par les coutumes de la Judée.

C’était un spectacle curieux et rare de voir d’un côté le roi d’Angleterre solliciter les universités de l’Europe d’être favorables à son amour, de l’autre l’empereur presser leurs décisions en faveur de sa tante, et le roi de France au milieu d’eux soutenir la loi du Lévitique contre celle du Deutéronome, pour rendre Charles-Quint et Henri VIII irréconciliables. L’empereur donnait des bénéfices

  1. Lévitique, xviii, 16 et 18.
  2. Deutéronome, xxv, 5.
  3. Rois, II, xiii, 12-13.