Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/346

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ne fut pas à craindre lorsque Grégoire Ier fut élu pape par le clergé et par le peuple (590). Il est vrai qu’auparavant il avait été bénédictin, mais il y avait longtemps qu’il était sorti du cloître. Les Romains depuis s’accoutumèrent à voir des moines sur la chaire papale ; elle fut remplie par des dominicains et par des franciscains aux XIIIe et XIVe siècles, et il y en eut beaucoup au XVe. Les cardinaux, dans ces temps de troubles, d’ignorance, de fausse science, et de barbarie, avaient ravi au clergé et au peuple romain le droit d’élire leur évêque. Si ces moines papes avaient osé seulement mettre dans le collége des cardinaux les deux tiers de moines, le pontificat restait pour jamais entre leurs mains ; les moines alors auraient gouverné despotiquement toute la chrétienté catholique ; tous les rois auraient été exposés à l’excès de l’opprobre. Les cardinaux n’ont paru sentir ce danger que vers la fin du XVIe siècle, sous le pontificat du cordelier Sixte-Quint. Ce n’est que dans ce temps qu’ils ont pris la résolution de ne donner le chapeau de cardinal qu’à très-peu de moines, et de n’en élire aucun pour pape[1].

Tous les États chrétiens étaient inondés, au commencement du XVIe siècle, de citoyens devenus étrangers dans leur patrie, et sujets du pape. Un autre abus, c’est que ces familles immenses se perpétuent aux dépens de la race humaine. On peut assurer qu’avant que la moitié de l’Europe eût aboli les cloîtres, ils renfermaient plus de cinq cent mille personnes. Il y a des campagnes dépeuplées ; les colonies du nouveau monde manquent d’habitants ; le fléau de la guerre emporte tous les jours trop de citoyens. Si le but de tout législateur est la multiplication des sujets, c’est aller sans doute contre ce grand principe que de trop encourager cette multitude d’hommes et de femmes que perd chaque État, et qui s’engagent par serment, autant qu’il est en eux, à la destruction de l’espèce humaine, il serait à souhaiter qu’il y eût des retraites douces pour la vieillesse ; mais ce seul institut nécessaire est le seul qui ait été oublié. C’est l’extrême jeunesse qui peuple les cloîtres : c’est dans un âge où il n’est permis nulle part de jouir de ses biens qu’il est permis de disposer de sa liberté pour jamais.

On ne peut nier qu’il n’y ait eu dans le cloître de très-grandes

  1. Malgré cette résolution, inspirée par la politique, il y a eu dans ce siècle deux papes tirés des ordres religieux, Orsini (Benoît XIII), dominicain ; Ganganelli (Clément XIV), franciscain : tant les choses changent ! (Note de Voltaire.) — Pie VII (Grégoire-Louis-Barnabé Chiaramonte), né le 14 août 1740, élu pape le 14 mars 1800, mort le 20 août 1823, était bénédictin. (B.)