Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/347

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vertus : il n’est guère encore de monastère qui ne renferme des âmes admirables, qui font honneur à la nature humaine. Trop d’écrivains se sont fait un plaisir de rechercher les désordres et les vices dont furent souillés quelquefois ces asiles de la piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, et que les plus grands crimes n’ont pas été commis dans les monastères ; mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle. Nul état n’a toujours été pur. Il faut n’envisager ici que le bien général de la société : il faut plaindre mille talents ensevelis, et des vertus stériles qui eussent été utiles au monde. Le petit nombre des cloîtres fit d’abord beaucoup de bien. Ce petit nombre proportionné à l’étendue de chaque État eût été respectable. Le grand nombre les avilit, ainsi que les prêtres, qui, autrefois presque égaux aux évêques, sont maintenant à leur égard ce qu’est le peuple en comparaison des princes.

Il est vrai qu’entre les anciens moines noirs et les nouveaux moines blancs il régnait une inimitié scandaleuse. Cette jalousie ressemblait à celle des factions vertes et bleues dans l’empire romain ; mais elle ne causa pas les mêmes séditions.

Dans cette foule d’ordres religieux, les bénédictins tenaient toujours le premier rang. Occupés de leur puissance et de leurs richesses, ils n’entrèrent guère au XVIe siècle dans les disputes scolastiques ; ils regardaient les autres moines comme l’ancienne noblesse voit la nouvelle. Ceux de Cîteaux, de Clervaux, et beaucoup d’autres, étaient des rejetons de la souche de saint Benoît, et n’étaient, du temps de Luther, connus que par leur opulence. Les riches abbayes d’Allemagne, tranquilles dans leurs États, ne se mêlaient pas de controverse, et les bénédictins de Paris n’avaient pas encore employé leur loisir à ces savantes recherches qui leur ont donné tant de réputation.

Les carmes, transplantés de la Palestine en Europe, au XIIIe siècle, étaient contents pourvu qu’on crût qu’Élie était leur fondateur.

L’ordre des chartreux, établi près de Grenoble à la fin du XIe siècle, seul ordre ancien qui n’ait jamais eu besoin de réforme, était en petit nombre ; trop riche, à la vérité, pour des hommes séparés du siècle, mais, malgré ces richesses, consacrés sans relâchement au jeûne, au silence, à la prière, à la solitude ; tranquilles sur la terre, au milieu de tant d’agitations dont le bruit venait à peine jusqu’à eux, et ne connaissant les souverains que par les prières où leurs noms sont insérés. Heureux si des vertus si pures et si persévérantes avaient pu être utiles au monde !