Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/392

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Charles-Quint, empereur d’Allemagne, toujours en voyage et toujours en guerre, fit nécessairement passer beaucoup d’espèces en Allemagne et en Italie, qu’il reçut du Mexique et du Pérou. Lorsqu’il envoya son fils Philippe II à Londres épouser la reine Marie et prendre le titre de roi d’Angleterre, ce prince remit à la Tour vingt-sept grandes caisses d’argent en barre, et la charge de cent chevaux en argent et en or monnayé. Les troubles de Flandre et les intrigues de la Ligue en France coûtèrent à ce même Philippe II, de son propre aveu, plus de trois mille millions de livres de notre monnaie d’aujourd’hui.

Quant à la manière dont l’or et l’argent du Pérou parviennent à tous les peuples de l’Europe, et de là vont en partie aux grandes Indes, c’est une chose connue, mais étonnante. Une loi sévère établie par Ferdinand et Isabelle, confirmée par Charles-Quint et par tous les rois d’Espagne, défend aux autres nations non-seulement l’entrée des ports de l’Amérique espagnole, mais la part la plus indirecte dans ce commerce. Il semblait que cette loi dût donner à l’Espagne de quoi subjuger l’Europe ; cependant l’Espagne ne subsiste que de la violation perpétuelle de cette loi même. Elle peut à peine fournir quatre millions en denrées qu’on transporte en Amérique ; et le reste de l’Europe fournit quelquefois pour cinquante millions de marchandises. Ce prodigieux commerce de nations amies ou ennemies de l’Espagne se fait sous le nom des Espagnols mêmes, toujours fidèles aux particuliers, et toujours trompant le roi, qui a un besoin extrême de l’être. Nulle reconnaissance n’est donnée par les marchands espagnols aux marchands étrangers. La bonne foi, sans laquelle il n’y aurait jamais eu de commerce, fait la seule sûreté.

La manière dont on donna longtemps aux étrangers l’or et l’argent que les galions ont rapportés d’Amérique fut encore plus singulière. L’Espagnol, qui est à Cadix facteur de l’étranger, confiait les lingots reçus à des braves qu’on appelait Météores. Ceux-ci, armés de pistolets de ceinture et d’épées, allaient porter les lingots numérotés au rempart, et les jetaient à d’autres Météores, qui les portaient aux chaloupes auxquelles ils étaient destinés. Les chaloupes les remettaient aux vaisseaux en rade. Ces Météores, ces facteurs, les commis, les gardes, qui ne les troublaient jamais, tous avaient leur droit, et le négociant étranger n’était jamais trompé. Le roi, ayant reçu son induit sur ces trésors à l’arrivée des galions, y gagnait lui-même. Il n’y avait proprement que la loi de trompée, loi qui n’est utile qu’autant qu’on y contrevient, et qui n’est pourtant pas encore abrogée, parce