Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/410

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le même supplice à plusieurs capitaines péruviens qui, par une générosité aussi grande que la cruauté des vainqueurs, aimèrent mieux recevoir la mort que de découvrir les trésors de leurs maîtres.

Cependant, de la rançon déjà payée par Atabalipa, chaque cavalier espagnol eut deux cent cinquante marcs en or pur, chaque fantassin en eut cent soixante : on partagea dix fois environ autant d’argent dans la même proportion ; ainsi le cavalier eut un tiers de plus que le fantassin, les officiers eurent des richesses immenses, et on envoya à Charles-Quint trente mille marcs d’argent, trois mille d’or non travaillé, et vingt mille marcs pesant d’argent avec deux mille d’or en ouvrages du pays. L’Amérique lui aurait servi à tenir sous le joug une partie de l’Europe, et surtout les papes, qui lui avaient adjugé ce nouveau monde, s’il avait reçu souvent de pareils tributs.

On ne sait si on doit plus admirer le courage opiniâtre de ceux qui découvrirent et conquirent tant de terres, ou plus détester leur férocité : la même source, qui est l’avarice, produisit tant de bien et tant de mal. Diego d’Almagro marche à Cusco à travers des multitudes qu’il faut écarter ; il pénètre jusqu’au Chili par delà le tropique du Capricorne. Partout on prend possession au nom de Charles-Quint. Bientôt après, la discorde se met entre les vainqueurs du Pérou, comme elle avait divisé Velasquez et Fernand Cortès dans l’Amérique septentrionale.

Diego d’Almagro et Francisco Pizarro font la guerre civile dans Cusco même, la capitale des incas. Toutes les recrues qu’ils avaient reçues d’Europe se partagent, et combattent pour le chef qu’elles choisissent. Ils donnent un combat sanglant sous les murs de Cusco, sans que les Péruviens osent profiter de l’affaiblissement de leur ennemi commun ; au contraire il y avait des Péruviens dans chaque armée : ils se battaient pour leurs tyrans, et les multitudes de Péruviens dispersés attendaient stupidement à quel parti de leurs destructeurs ils seraient soumis, et chaque parti n’était que d’environ trois cents hommes ; tant la nature a donné en tout la supériorité aux Européans sur les habitants du nouveau monde ! Enfin d’Almagro fut fait prisonnier, et son rival Pizarro lui fit trancher la tête ; mais bientôt après il fut assassiné lui-même par les amis d’Almagro.

Déjà se formait dans tout le nouveau monde le gouvernement espagnol. Les grandes provinces avaient leurs gouverneurs. Des audiences, qui sont à peu près ce que sont nos parlements, étaient établies ; des archevêques, des évêques, des tribunaux d’Inquisition, toute la hiérarchie ecclésiastique exerçait ses fonctions