Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/411

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comme à Madrid, lorsque les capitaines qui avaient conquis le Pérou pour l’empereur Charles-Quint voulurent le prendre pour eux-mêmes. Un fils d’Almagro se fit reconnaître roi du Pérou ; mais d’autres Espagnols, aimant mieux obéir à leur maître qui demeurait en Europe qu’à leur compagnon qui devenait leur souverain, le prirent, et le firent périr par la main du bourreau. Un frère de François Pizarro eut la même ambition et le même sort. Il n’y eut contre Charles-Quint de révoltes que celles des Espagnols mêmes, et pas une des peuples soumis.

Au milieu de ces combats que les vainqueurs livraient entre eux, ils découvrirent les mines du Potosi, que les Péruviens même avaient ignorées. Ce n’est point exagérer de dire que la terre de ce canton était toute d’argent ; elle est encore aujourd’hui très-loin d’être épuisée. Les Péruviens travaillèrent à ces mines pour les Espagnols comme pour les vrais propriétaires. Bientôt après on joignit à ces esclaves des nègres qu’on achetait en Afrique, et qu’on transportait au Pérou comme des animaux destinés au service des hommes.

On ne traitait en effet ni ces nègres, ni les habitants du nouveau monde, comme une espèce humaine. Ce Las Casas, religieux dominicain, évêque de Chiapa, duquel nous avons parlé, touché des cruautés de ses compatriotes et des misères de tant de peuples, eut le courage de s’en plaindre à Charles-Quint et à son fils Philippe II par des mémoires que nous avons encore. Il y représente presque tous les Américains comme des hommes doux et timides, d’un tempérament faible qui les rend naturellement esclaves. Il dit que les Espagnols ne regardèrent dans cette faiblesse que la facilité qu’elle donnait aux vainqueurs de les détruire ; que dans Cuba, dans la Jamaïque, dans les îles voisines, ils firent périr plus de douze cent mille hommes, comme des chasseurs qui dépeuplent une terre de bêtes fauves. « Je les ai vus, dit-il, dans l’île Saint-Domingue et dans la Jamaïque, remplir les campagnes de fourches patibulaires, auxquelles ils pendaient ces malheureux treize à treize, en l’honneur, disaient-ils, des treize apôtres. Je les ai vus donner des enfants à dévorer à leurs chiens de chasse[1]. »

Un cacique de l’île de Cuba, nommé Hatucu, condamné par eux à périr par le feu pour n’avoir pas donné assez d’or, fut remis, avant qu’on allumât le bûcher, entre les mains d’un franciscain qui l’exhortait à mourir chrétien, et qui lui promettait le

  1. Voyez la note de la page 384.