Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/422

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voulait aller en Égypte par le cap de Bonne-Espérance, au lieu de prendre la route de Damiette. Cette grande partie de la Nouvelle-France fut, jusqu’en 1708, composée d’une douzaine de familles errantes dans des déserts et dans des bois[1].

Louis XIV, accablé alors de malheurs, voyait dépérir l’ancienne France, et ne pouvait penser à la nouvelle. L’État était épuisé d’hommes et d’argent. Il est bon de savoir que, dans cette misère publique, deux hommes avaient gagné chacun environ quarante millions : l’un par un grand commerce dans l’Inde ancienne, tandis que la compagnie des Indes, établie par Colbert, était détruite ; l’autre, par des affaires avec un ministère malheureux, obéré, et ignorant. Le grand négociant, qui se nommait Crozat, étant assez riche et assez hardi pour risquer une partie de ses trésors, se fit concéder la Louisiane par le roi, à condition que chaque vaisseau que lui et ses associés enverraient y porterait six garçons et six filles pour peupler. Le commerce et la population y languirent également.

Après la mort de Louis XIV, l’Écossais Law ou Lass, homme extraordinaire, dont plusieurs idées ont été utiles, et d’autres pernicieuses, fit accroire à la nation que la Louisiane produisait autant d’or que le Pérou, et allait fournir autant de soie que la Chine. Ce fut la première époque du fameux système de Law. On envoya des colonies au Mississipi (1717 et 1718) ; on grava le plan d’une ville magnifique et régulière, nommée la Nouvelle-Orléans. Les colons périrent la plupart de misère, et la ville se réduisit à quelques méchantes maisons. Peut-être un jour, s’il y a des millions d’habitants de trop en France, sera-t-il avantageux de peupler la Louisiane ; mais il est plus vraisemblable qu’il faudra l’abandonner[2].

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  1. Les Français, dans la guerre de 1756, ont perdu cette Louisiane. Elle leur a été rendue à la paix ; mais ils l’ont cédée aux Espagnols, et tout le Canada. Ainsi, à l’exception de quelques îles et de quelques établissements très-peu considérables des Hollandais et des Français sur la côte de l’Amérique méridionale, l’Amérique a été partagée entre les Espagnols, les Anglais, et les Portugais. — La Louisiane a été rétrocédée à la France par le traité du 1er octobre 1800, et par le traité du 30 avril 1803 vendue aux États-Unis moyennant soixante millions de francs. La Louisiane forme déjà plusieurs des États de la grande Union américaine du Nord. M. Barbé-Marbois a publié à la fin de 1828 une Histoire de la Louisiane et de la cession de cette colonie par la France aux États-Unis. (B.)
  2. L’événement a justifié cette prédiction. (Note de Voltaire.)