Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/435

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fondèrent Buenos-Aires, ville d’un grand commerce sur les rives de la Plata ; mais quelque puissants qu’ils fussent, ils étaient en trop petit nombre pour subjuguer tant de nations qui habitaient au milieu des forêts. Ces nations leur étaient nécessaires pour avoir de nouveaux sujets qui leur facilitassent le chemin de Buenos-Aires au Pérou. Ils furent aidés, dans cette conquête, par des jésuites, beaucoup plus qu’ils ne l’auraient été par des soldats. Ces missionnaires pénétrèrent de proche en proche dans l’intérieur du pays au commencement du XVIIe siècle. Quelques sauvages pris dans leur enfance, et élevés à Buenos-Aires, leur servirent de guides et d’interprètes. Leurs fatigues, leurs peines, égalèrent celles des conquérants du nouveau monde. Le courage de religion est aussi grand pour le moins que le courage guerrier. Ils ne se rebutèrent jamais, et voici enfin comme ils réussirent.

Les bœufs, les vaches, les moutons, amenés d’Europe à Buenos-Aires, s’étaient multipliés à un excès prodigieux ; ils en menèrent une grande quantité avec eux ; ils firent charger des chariots de tous les instruments du labourage et de l’architecture, semèrent quelques plaines de tous les grains d’Europe, et donnèrent tout aux sauvages, qui furent apprivoisés comme les animaux qu’on prend avec un appât. Ces peuples n’étaient composés que de familles séparées les unes des autres, sans société, sans aucune religion : on les accoutuma aisément à la société, en leur donnant les nouveaux besoins des productions qu’on leur apportait. Il fallut que les missionnaires, aidés de quelques habitants de Buenos-Aires, leur apprissent à semer, à labourer, à cuire la brique, à façonner le bois, à construire des maisons ; bientôt ces hommes furent transformés, et devinrent sujets de leurs bienfaiteurs. S’ils n’adoptèrent pas d’abord le christianisme, qu’ils ne purent comprendre, leurs enfants, élevés dans cette religion, devinrent entièrement chrétiens.

L’établissement a commencé par cinquante familles, et il monta en 1750 à près de cent mille. Les jésuites, dans l’espace d’un siècle, ont formé trente cantons, qu’ils appellent le pays des missions ; chacun contient jusqu’à présent environ dix mille habitants. Un religieux de Saint-François, nommé Florentin, qui passa par le Paraguai en 1711, et qui, dans sa relation, marque à chaque page son admiration pour ce gouvernement si nouveau, dit que la peuplade de Saint-Xavier, où il séjourna longtemps, contenait trente mille personnes au moins. Si l’on s’en rapporte à son témoignage, on peut conclure que les jésuites se sont formé quatre cent mille sujets par la seule persuasion.