Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/443

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vrai qu’alors les ouvrages dramatiques étaient plus grossiers en Europe : à peine même cet art nous était-il connu. Notre caractère est de nous perfectionner, et celui des Chinois est, jusqu’à présent, de rester où ils sont parvenus. Peut-être cette tragédie est-elle dans le goût des premiers essais d’Eschyle. Les Chinois, toujours supérieurs dans la morale, ont fait peu de progrès dans toutes les autres sciences : c’est sans doute que la nature, qui leur a donné un esprit droit et sage, leur a refusé la force de l’esprit.

Ils écrivent en général comme ils peignent, sans connaître les secrets de l’art : leurs tableaux jusqu’à présent sont destitués d’ordonnance, de perspective, de clair-obscur ; leurs écrits se ressentent de la même faiblesse ; mais il paraît qu’il règne dans leurs productions une médiocrité sage, une vérité simple qui ne tient rien du style ampoulé des autres Orientaux. Vous ne voyez dans ce que vous avez lu de leurs traités de morale aucune de ces paraboles étranges, de ces comparaisons gigantesques et forcées : ils parlent rarement en énigmes ; c’est encore ce qui en fait dans l’Asie un peuple à part. Vous lisiez, il n’y a pas longtemps, des réflexions d’un sage chinois sur la manière dont on peut se procurer la petite portion de bonheur dont la nature de l’homme est susceptible : ces réflexions sont précisément les mêmes que nous retrouvons dans la plupart de nos livres.

La théorie de la médecine n’est encore chez eux qu’ignorance et erreur : cependant les médecins chinois ont une pratique assez heureuse. La nature n’a pas permis que la vie des hommes dépendît de la physique. Les Grecs savaient saigner à propos, sans savoir que le sang circulât. L’expérience des remèdes et le bon sens ont établi la médecine pratique dans toute la terre : elle est partout un art conjectural qui aide quelquefois la nature, et quelquefois la détruit.

En général, l’esprit d’ordre, de modération, le goût des sciences, la culture de tous les arts utiles à la vie, un nombre prodigieux d’inventions qui rendaient ces arts plus faciles, composaient la sagesse chinoise. Cette sagesse avait poli les conquérants tartares, et les avait incorporés à la nation : c’est un avantage que les Grecs n’ont pu avoir sur les Turcs. Enfin les Chinois avaient chassé leurs maîtres, et les Grecs n’ont pas imaginé de secouer le joug de leurs vainqueurs.

Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du tra-