Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/45

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pas heureuses, mais l’Angleterre fut d’abord la plus à plaindre.

On a vu[1] quel esprit de vertige et de fureur avait saisi en France les habitants de la campagne, du temps du roi Jean, et comme ils vengèrent leur avilissement et leur misère sur tout ce qu’ils rencontrèrent de gentilshommes, qui en effet étaient leurs oppresseurs, La même furie saisit les Anglais (1381). On vit renouveler la guerre que Rome eut autrefois contre les esclaves. Un couvreur de tuiles et un prêtre firent autant de mal à l’Angleterre que les querelles des rois et des parlements peuvent en faire. Ils assemblent le peuple de trois provinces, et leur persuadent aisément que les riches avaient joui assez longtemps de la terre, et qu’il est temps que les pauvres se vengent. Ils les mènent droit à Londres, pillent une partie de la ville, et font couper la tête à l’archevêque de Cantorbéry et au grand trésorier du royaume. Il est vrai que cette fureur finit par la mort des chefs et par la dispersion des révoltés ; mais de telles tempêtes, assez communes en Europe, font voir sous quel malheureux gouvernement on vivait alors. On était encore loin du véritable but de la politique, qui consiste à enchaîner au bien commun tous les ordres de l’État.

On peut dire qu’alors les Anglais ne savaient pas jusqu’où devaient s’étendre les prérogatives des rois et l’autorité des parlements. Richard II, à l’âge de dix-huit ans, voulut être despotique, et les Anglais trop libres. Bientôt il y eut une guerre civile. Presque toujours dans les autres États les guerres civiles sont fatales aux conjurés ; mais en Angleterre elles le sont aux rois. Richard, après avoir disputé dix ans son autorité contre ses sujets, fut enfin abandonné de son propre parti. Son cousin le duc de Lancastre, petit-fils d’Édouard III, exilé depuis longtemps du royaume, y revint seulement avec trois vaisseaux. Il n’avait pas besoin d’un plus grand secours ; la nation se déclara pour lui. Richard II demanda seulement qu’on lui laissât la vie et une pension pour subsister.

(1399) Un parlement lui fait son procès, comme il l’avait fait à Édouard II. Les accusations juridiquement portées contre lui ont été conservées : un des griefs est qu’il a emprunté de l’argent sans payer, qu’il a entretenu des espions, et qu’il avait dit qu’il était le maître des biens de ses sujets. On le condamna comme ennemi de la liberté naturelle, et comme coupable de trahison. Richard, enfermé dans la Tour, remit au duc de Lan-

  1. Chapitre lxxvi.