Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/44

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verains. Quatre princes du sang le suivaient. Ses chevaux, selon la coutume du temps, furent présentés dans l’église à l’évêque qui officiait, et qui les bénit en leur imposant les mains. Ces détails sont peu importants, mais ils font connaître l’esprit de chevalerie. L’attention que s’attiraient les grands chevaliers, célèbres par leurs faits d’armes, s’étendait sur les chevaux qui avaient combattu sous eux. Charles suivit bientôt du Guesclin (1380). On le fait encore mourir d’un poison lent, qui lui avait été donné il y avait plus de dix années, et qui le consuma à l’âge de quarante-quatre ans : comme s’il y avait dans la nature des aliments qui pussent donner la mort au bout d’un certain temps. Il est bien vrai qu’un poison qui n’a pu donner une mort prompte laisse une langueur dans le corps, ainsi que toute maladie violente ; mais il n’est point vrai qu’il fasse de ces effets lents que le vulgaire croit inévitables. Le véritable poison qui tua Charles V était une mauvaise constitution.

Personne n’ignore que la majorité des rois de France fut fixée par lui à l’âge de quatorze ans commencés, et que cette ordonnance sage, mais encore trop inutile pour prévenir les troubles, fut enregistrée dans un lit de justice (1374). Il avait voulu déraciner l’ancien abus des guerres particulières des seigneurs, abus qui passait pour une loi de l’État. Elles furent défendues sous son règne, quand il fut le maître. Il interdit même jusqu’au port d’armes ; mais c’était une de ces lois dont l’exécution était alors impossible.

On fait monter les trésors qu’il amassa jusqu’à la somme de dix-sept millions de livres de son temps. La livre, monnaie d’argent, équivalait alors à environ 8 livres actuelles et 4/5 ; et la livre, monnaie d’or, à 12 livres et 1/2[1]. Il est certain qu’il avait accumulé, et que tout le fruit de son économie fut ravi et dissipé par son frère le duc d’Anjou, dans sa malheureuse expédition de Naples dont j’ai parlé[2].

Après la mort d’Édouard III, vainqueur de la France, et après celle de Charles V, son restaurateur, on vit bien que la supériorité d’une nation ne dépend que de ceux qui la conduisent.

Le fils du Prince Noir, Richard II, succéda à son grand-père Édouard III à l’âge de onze ans ; et quelque temps après Charles VI fut roi de France à l’âge de douze. Ces deux minorités ne furent

  1. Voyez tome XI, page 426. En général nous entendons toujours par livre numéraire, la livre numéraire monnaie d’argent. (Note de Voltaire.)
  2. Chapitre lxix.