Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/489

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reine Marie Stuart, (1587) et la conduisit sur un échafaud au lieu de la délivrer. Il ne restait plus à Philippe qu’à la venger en prenant l’Angleterre pour lui-même ; après quoi il voyait la Hollande soumise et punie.

Il avait fallu l’or du Pérou pour faire tous ces préparatifs. La flotte invincible part du port de Lisbonne (3 juin 1588), forte de cent cinquante gros vaisseaux, de vingt mille soldats, de près de trois mille canons, de près de sept mille hommes d’équipage, qui pouvaient combattre dans l’occasion. Une armée de trente mille combattants, assemblée en Flandre par le duc de Parme, n’attend que le moment de passer en Angleterre sur des barques de transport déjà prêtes, et de se joindre aux soldats que portait la flotte de Philippe. Les vaisseaux anglais, beaucoup plus petits que ceux des Espagnols, ne devaient pas résister au choc de ces citadelles mouvantes, dont quelques-unes avaient leurs œuvres vives de trois pieds d’épaisseur, impénétrables au canon. Cependant rien de cette entreprise si bien concertée ne réussit. Bientôt cent vaisseaux anglais, quoique petits, arrêtent cette flotte formidable : ils prennent quelques bâtiments espagnols ; ils dispersent le reste avec huit brûlots. La tempête seconde ensuite les Anglais ; l’Invincible est prête d’échouer sur les côtes de Zélande. L’armée du duc de Parme, qui ne pouvait se mettre en mer qu’à la faveur de la flotte espagnole, demeure inutile. Les vaisseaux de Philippe, vaincus par les Anglais et par les vents, se retirent aux mers du Nord ; quelques-uns avaient échoué sur les côtes de Zélande, d’autres sont fracassés vers les rochers des îles Orcades et sur les côtes d’Écosse ; d’autres font naufrage en Irlande. Les paysans y massacrèrent les soldats et les matelots échappés à la fureur de la mer, et le vice-roi d’Irlande eut la barbarie de faire pendre ce qui en restait. Enfin il ne revint en Espagne que cinquante vaisseaux ; et d’environ trente mille hommes que la flotte avait portés, les naufrages, le canon, et le fer des Anglais, les blessures et les maladies, n’en laissèrent pas rentrer six mille dans leur patrie.

Il règne encore en Angleterre un singulier préjugé sur cette flotte invincible. Il n’y a guère de négociant qui ne répète souvent à ses apprentis que ce fut un marchand, nommé Gresham, qui sauva la patrie, en retardant l’équipement de la flotte d’Espagne, et en accélérant celui de la flotte anglaise. Voici, dit-on, comment il s’y prit. Le ministère espagnol envoyait des lettres de change à Gênes pour payer les armements des ports d’Italie : Gresham, qui était le plus fort marchand d’Angleterre, tira en