Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/491

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pendante ; de l’autre, il armait son gendre, Charles-Emmanuel de Savoie, contre la France ; il lui entretenait des troupes ; il l’aidait à se faire reconnaître protecteur par le parlement de Provence, afin que la France, apprivoisée par cet exemple, reconnût Philippe pour protecteur de tout le royaume. Il était vraisemblable que la France y serait forcée. L’ambassadeur d’Espagne régnait en effet dans Paris en prodiguant les pensions. La Sorbonne et tous les ordres religieux étaient dans son parti. Son projet n’était point de conquérir la France comme le Portugal, mais de forcer la France à le prier de la gouverner.

(1590) C’est dans ce dessein qu’il envoie du fond des Pays-Bas Alexandre Farnèse au secours de Paris, pressé par les armes victorieuses de Henri IV ; et c’est dans ce dessein qu’il le rappelle, après que Farnèse a délivré par ses savantes marches, sans coup férir, la capitale du royaume. Ensuite, lorsque Henri IV assiége Rouen, il renvoie encore le même duc de Parme faire lever le siège.

(1591) C’était une chose bien admirable, lorsque Philippe était assez puissant pour décider ainsi du destin de la guerre en France, que le prince d’Orange, Maurice, et les Hollandais, le fussent assez pour s’y opposer et pour envoyer des secours à Henri IV, eux qui, dix ans auparavant, n’étaient regardés en Espagne que comme des séditieux obscurs, incapables d’échapper au supplice. Ils envoyèrent trois mille hommes au roi de France ; mais le duc de Parme n’en délivra pas moins la ville de Rouen, comme il avait délivré celle de Paris.

Alors Philippe le rappelle encore, et, toujours donnant et retirant ses secours à la Ligue, toujours se rendant nécessaire, il tend ses filets de tous côtés sur les frontières et dans le cœur du royaume, pour faire tomber ce pays divisé dans le piège inévitable de sa domination. Il était déjà établi dans une grande partie de la Bretagne par la force des armes. Son gendre, le duc de Savoie, l’était dans la Provence et dans une partie du Dauphiné : le chemin était toujours ouvert pour les armées espagnoles d’Arras à Paris, et de Fontarabie à la Loire. Philippe était si persuadé que la France ne pouvait lui échapper que, dans ses entretiens avec le président Jeannin, envoyé du duc de Mayenne, il lui disait toujours : Ma ville de Paris, ma ville d’Orléans, ma ville de Rouen.

La cour de Rome, qui le craignait, était pourtant obligée de le seconder, et les armes de la religion combattaient sans cesse pour lui. Il ne lui en coûtait que l’affectation d’un grand zèle.