Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/53

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cinq mille hommes, et débarque une seconde fois en Normandie. Il avance du côté de Paris, tandis que le duc Jean de Bourgogne est aux portes de cette ville, dans laquelle un roi insensé est en proie à toutes les séditions. La faction du duc de Bourgogne y massacre en un jour le connétable d’Armagnac, les archevêques de Reims et de Tours, cinq évêques, l’abbé de Saint-Denis, et quarante magistrats. La reine et le duc de Bourgogne font à Paris une entrée triomphante au milieu du carnage. Le dauphin fuit au delà de la Loire, et Henri V est déjà maître de toute la Normandie (1418). Le parti qui tenait pour le roi, la reine, le duc de Bourgogne, le dauphin, tous négocient avec l’Angleterre à la fois ; et la fourberie est égale de tous côtés.

(1419) Le jeune dauphin, gouverné alors par Tanneguy du Châtel, ménage enfin cette funeste entrevue avec le duc de Bourgogne sur le pont de Montereau. Chacun d’eux arrive avec dix chevaliers. Tanneguy du Chàtel y assassine le duc de Bourgogne aux yeux du dauphin. Ainsi le meurtre du duc d’Orléans est vengé enfin par un autre meurtre, d’autant plus odieux que l’assassinat était joint à la violation de la foi publique[1].

  1. Peu de jours avant l’assassinat du duc d’Orléans, le duc de Bourgogne et lui avaient communié de la même hostie, sur laquelle ils s’étaient juré une amitié éternelle.

    La mort de ce duc de Bourgogne, Jean, fut-elle l’effet d’une trahison, ou du hasard ?

    Nous croyons la seconde opinion plus vraisemblable, et voici nos raisons :

    Charles VII a été un prince faible ; mais on ne lui a reproché aucune action atroce. Le duc de Bourgogne s’était souillé de toutes les espèces de crimes.

    Il est donc plus naturel de soupçonner le duc d’avoir voulu se saisir du dauphin que le dauphin d’avoir formé le complot de l’assassiner.

    Charles nia que le meurtre du duc de Bourgogne fût prémédité. Tanneguy du Châtel fit faire la même déclaration sur sa foi de chevalier au fils et à la veuve du duc de Bourgogne. Il s’offrit à la maintenir par les armes contre deux chevaliers, et personne n’accepta le défi. Jamais ni l’un ni l’autre ne varièrent dans leurs déclarations.

    Parmi le grand nombre de chevaliers attachés au duc de Bourgogne, aucun n’osa entreprendre de le venger ; il est bien vraisemblable que c’était non par lâcheté, mais d’après l’idée superstitieuse qui faisait croire que Dieu accordait la victoire à la cause de la vérité.

    Le duc de Bourgogne avait cependant avoué hautement l’assassinat du duc d’Orléans ; il avait fait soutenir par le cordelier Jean Petit que c’était une bonne action.

    Pourquoi, si le dauphin eût vengé ce crime par un crime semblable, n’eût-il pas avoué qu’il avait traité le duc de Bourgogne suivant ses propres principes ? Tanneguy du Châtel était un homme d’une grande générosité. Charles VII fut obligé de le sacrifier au connétable de Richemont. Tanneguy se retira dans la ville d’Avignon sans se plaindre, après avoir même exhorté le roi à faire à ses dépens cette réconciliation nécessaire. Dans ce temps de barbarie, un homme de ce caractère pouvait tramer un assassinat ; mais il n’est pas vraisemblable qu’il l’eût nié. Au contraire, il eût mis de la hauteur à s’en charger pour disculper le dauphin. Attaché au duc d’Orléans, assassiné par Jean de Bourgogne, il eût déclaré qu’il avait vengé son ami.

    On a prétendu que Tanneguy s’était vanté de ce meurtre, qu’il portait la hache avec laquelle il avait frappé le duc. Mais ou la pièce qui rapporte ce fait ne regarde pas du Châtel, ou elle n’est digne d’aucune créance. Tanneguy du Châtel, qui avait, en 1404, fait une descente en Angleterre, à la tête de quatre cents gentilshommes, pour venger la mort de son frère, qui, la même année, en repoussant les Anglais qui étaient venus à leur tour en Bretagne, avait tué leur général de sa main, peut-il être désigné, vers 1420, comme un bâtard naguère varlet de cuisine et de chevaux à Paris ?

    On a compté la dame de Gyac, maîtresse du duc de Bourgogne, parmi les complices, parce qu’après la mort du duc elle se retira dans les terres du dauphin, pour échapper à la vengeance de la duchesse. Cette accusation n’est-elle pas absurde ? Que pouvait offrir le dauphin à cette femme, pour la dédommager de ce qu’il lui faisait perdre ? La dame de Gyac avait conseillé au duc de Bourgogne d’accepter la conférence de Montereau ; c’en était assez pour que la duchesse la crût coupable ; mais cela ne prouve rien contre elle.

    On a instruit une espèce de procès contre les meurtriers, devant qui ? devant les officiers de la maison du duc de Bourgogne : qui a-t-on entendu ?

    1° Trois des dix seigneurs qui l’ont accompagné ; et de ces trois, deux disent ne pas savoir comment la chose s’est passée. Un seul dit avoir vu frapper le duc par du Châtel ; mais aucun des trois ne parle des circonstances qui ont pu occasionner le tumulte.

    2° Seguinat, secrétaire du duc, longtemps retenu à Bourges par le dauphin comme prisonnier ; il était entré dans les barrières : son récit est très-détaillé, et il est le seul qui charge le dauphin.

    3° Deux écuyers du sire de Noailles de la maison de Foix ; ces écuyers n’ont rien vu, mais ils déposent ce qu’ils ont entendu dire au sire de Noailles, qui, blessé en même temps que le duc, mourut trois jours après. Cette déposition n’est pas faite comme les autres devant une espèce de tribunal ; c’est une simple déclaration par-devant notaire ; déclaration écrite en latin, tandis que les autres sont en français, ce qui prouve qu’elle n’a pas été dictée par les deux écuyers. Pourquoi, au lieu de ces discours tenus à ces écuyers, n’a-t-on pas son testament de mort ? S’il existe, est-il conforme à la déclaration des deux écuyers ?

    Le dauphin et le duc devaient être accompagnés chacun de dix personnes ; le dauphin était faible, peu accoutumé aux armes ; le duc de Bourgogne était très-fort. Cependant le dauphin mena avec lui, parmi les dix, trois hommes de robe sans armes. Ce serait la première fois que dans un assassinat prémédité on aurait pris volontairement des gens inutiles.

    Le duc Philippe voulait faire périr sur un échafaud les meurtriers de son père ; le roi d’Angleterre, Henri V, avait entre ses mains Barbasan et Tanneguy du Châtel, les deux hommes que la faction bourguignonne haïssait le plus ; jamais il ne voulut consentir à les livrer au duc, et il les relâcha, quoique les meurtriers du duc de Bourgogne fussent exceptés de toute capitulation. Henri V était fourbe et féroce ; il avait besoin du duc de Bourgogne : il fallait donc que lui et les Anglais qui l’accompagnaient fussent bien convaincus de l’innocence de ces deux hommes.

    Charles, duc de Bourbon, gendre du duc, était avec lui ; il suivit le dauphin, et combattit pour lui dans la même année en Languedoc, où il prit Béziers. Est-il vraisemblable qu’il eût tenu cette conduite s’il eût vu le dauphin faire assassiner son beau-père sous ses yeux ?

    Les partisans du dauphin ont prétendu que le duc de Bourgogne ayant proposé au dauphin de venir vers son père, et que le dauphin l’ayant refusé, après quelques discours le sire de Noailles saisit le dauphin et mit la main sur son épée ; qu’alors Tanneguy emporta le dauphin dans ses bras, et lui sauva une seconde fois la liberté et la vie (car ce fut lui qui, lorsque le duc de Bourgogne entra dans Paris et fit le massacre des Armagnacs, prit le dauphin dans son lit et l’emporta sur son cheval à Vincennes) ; que les autres suivants du dauphin se retirèrent, excepté quatre qui tuèrent le duc de Bourgogne et le sire de Noailles. Ce récit est beaucoup plus vraisemblable que ceux de la faction bourguignonne.

    De ces quatre, trois avouèrent qu’ils avaient tué le duc de Bourgogne parce qu’ils avaient vu qu’il voulait faire violence au dauphin. Un d’eux, ancien domestique du duc d’Orléans, se vantait d’avoir coupé la main du duc Jean, comme il avait coupé celle de son maître. Le quatrième avoua qu’il avait tué le sire de Noailles, parce qu’il lui avait vu tirer à demi son épée. Voyez l’Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins.

    Nous croyons donc que l’on doit regarder le dauphin et Tanneguy du Châtel comme absolument innocents, non-seulement de l’assassinat prémédité, mais même du meurtre du duc Jean ; qu’il n’y eut rien de prémédité dans cet assassinat, qui n’eut pour cause que l’imprudente trahison du duc de Bourgogne, qui voulait profiter de la faiblesse du dauphin pour le forcer de le suivre, et la haine violente que lui portaient d’anciens serviteurs du duc d’Orléans qui saisirent ce prétexte pour le tuer.

    Nos historiens ont presque tous accusé le dauphin et du Châtel, parce que, si on en excepte Juvénal des Ursins, tous les historiens du temps étaient ou sujets ou partisans de la maison de Bourgogne.

    Voyez dans les Essais historiques sur Paris, par M. de Saint-Foix, une dissertation très-intéressante sur ce point de notre histoire. (K.)