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CHAPITRE CLXXIV.


De Henri IV.


En lisant l’histoire de Henri IV dans Daniel, on est tout étonné de ne pas le trouver un grand homme. On y voit à peine son caractère, très-peu de ces belles réponses qui sont l’image de son âme ; rien de ce discours digne de l’immortalité, qu’il tint à l’assemblée des notables de Rouen ; aucun détail de tout le bien qu’il fit à la patrie. Des manœuvres de guerre sèchement racontées, de longs discours au parlement en faveur des jésuites, et enfin la vie du P. Coton, forment, dans Daniel, le règne de Henri IV.

Bayle, souvent aussi répréhensible et aussi petit, quand il traite des points d’histoire et des affaires du monde, qu’il est judicieux et profond quand il manie la dialectique, commence son article de Henri IV par dire que, « si on l’eût fait eunuque, il eût pu effacer la gloire des Alexandre et des César. » Voilà de ces choses qu’il eût dû effacer de son dictionnaire. Sa dialectique même lui manque dans cette ridicule supposition : car César fut beaucoup plus débauché que Henri IV ne fut amoureux, et on ne voit pas pourquoi Henri IV eût été plus loin qu’Alexandre. Bayle a-t-il prétendu qu’il faille être un demi-homme pour être un grand homme ? Ne savait-il pas, d’ailleurs, quelle foule de grands capitaines a mêlé l’amour aux armes ? De tous les guerriers qui se sont fait un nom, il n’y a peut-être que le seul Charles XII qui ait renoncé absolument aux femmes ; encore a-t-il eu plus de revers que de succès. Ce n’est pas que je veuille, dans cet ouvrage sérieux, flatter cette vaine galanterie qu’on reproche à la nation française ; je ne veux que reconnaître une très-grande vérité : c’est que la nature, qui donne tout, ôte presque toujours la force et le courage à ceux qui sont dépouillés des marques de la virilité, ou en qui ces marques sont imparfaites. Tout est physique dans toutes les espèces : ce n’est pas le bœuf qui combat, c’est le taureau. Les forces de l’âme et du corps sont puisées dans cette source de la vie. Il n’y a parmi les eunuques que Narsès de capitaine, et qu’Origène et Photius de savants. Henri IV fut souvent amoureux, et quelquefois ridiculement ; mais jamais il ne fut amolli : la belle Gabrielle l’appelle dans ses lettres mon soldat ; ce