Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/557

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[1] Henri envoya le sieur Morland à la reine d’Angleterre pour certifier les mêmes choses, et faire comme il pourrait ses excuses. Morland dit qu’Élisabeth lui répondit : « Se peut-il faire qu’une chose mondaine lui ait fait mettre bas la crainte de Dieu ? » Quand la meurtrière de Marie Stuart parlait de la crainte de Dieu, il est très-vraisemblable que cette reine faisait la comédienne, comme on le lui a tant reproché ; mais quand le brave et généreux Henri IV avouait qu’il n’avait changé de religion que par l’intérêt de l’État, qui est la souveraine raison des rois, on ne peut douter qu’il ne parlât de bonne foi. Comment donc le jésuite Daniel peut-il insulter à la vérité et à ses lecteurs au point d’assurer, contre tant de vraisemblance, contre tant de preuves, et contre la connaissance du cœur humain, que Henri IV était depuis longtemps catholique dans le cœur ? Encore une fois, le comte de Boulainvilliers a bien raison d’assurer qu’un jésuite ne peut écrire fidèlement l’histoire.

Les conférences qu’on eut avec lui rendirent sa personne chère à tous ceux qui sortirent de Paris pour le voir. Un des députés, étonné de la familiarité avec laquelle ses officiers se pressaient autour de lui, et faisaient à peine place : « Vous ne voyez rien, dit-il ; ils me pressent bien autrement dans les batailles. » Enfin, ayant repris d’assaut la ville de Dreux, avant d’apprendre son nouveau catéchisme, ayant ensuite fait son abjuration dans Saint-Denis, s’étant fait sacrer à Chartres, et ayant surtout ménagé des intelligences dans Paris, qui avait une garnison de trois mille Espagnols, avec des Napolitains et des Lansquenets, il y entre en souverain, n’ayant pas plus de soldats autour de sa personne qu’il n’y avait d’étrangers dans les murs.

Paris n’avait vu ni reconnu de roi depuis quinze ans. Deux hommes ménagèrent seuls cette révolution : le maréchal de Brissac, et un brave citoyen dont le nom était moins illustre, et dont l’âme n’était pas moins noble ; c’était un échevin de Paris, nommé Langlois. Ces deux restaurateurs de la tranquillité publique s’associèrent bientôt les magistrats et les principaux bourgeois. Les mesures furent si bien prises, le légat, le cardinal de Pellevé, les commandants espagnols, les Seize, si artificieusement trompés, et ensuite si bien contenus, que Henri IV fit son entrée dans sa capitale sans qu’il y eût presque du sang répandu (mardi 12 mars 1594). Il renvoya tous les étrangers, qu’il pouvait retenir prisonniers ; il pardonna à tous les ligueurs. Les ambassadeurs

  1. Tiré du troisième tome des manuscrits de Bèze, n° viii. (Note de Voltaire.)