Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/558

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de Philippe II partirent le jour même sans qu’on leur fît la moindre violence ; et le roi, les voyant passer d’une fenêtre, leur dit : « Messieurs, mes compliments à votre maître ; mais n’y revenez plus. »

Plusieurs villes suivirent l’exemple de Paris ; mais Henri était encore bien éloigné d’être maître du royaume. Philippe II, qui, dans la vue d’être toujours nécessaire à la Ligue, n’avait jamais fait de mal au roi qu’à demi, lui en faisait encore assez dans plus d’une province. Détrompé de l’espérance de régner en France sous le nom de sa fille, il ne songeait plus qu’à affaiblir pour jamais le royaume, en le démembrant ; et il était très-vraisemblable que la France serait dans un état pire que quand les Anglais en possédaient la moitié, et quand les seigneurs particuliers tyrannisaient l’autre.

Le duc de Mayenne avait la Bourgogne ; le duc de Guise, fils du Balafré, possédait Reims et une partie de la Champagne ; le duc de Mercœur dominait dans la Bretagne, et les Espagnols y avaient Blavet, qui est aujourd’hui le Port-Louis. Les principaux capitaines même de Henri IV songeaient à se rendre indépendants, et les calvinistes qu’il avait quittés, se cantonnant contre les ligueurs, se ménageaient déjà des ressources pour résister un jour à l’autorité royale.

Il fallait autant d’intrigues que de combats pour que Henri IV regagnât peu à peu son royaume. Tout maître de Paris qu’il était, sa puissance fut quelque temps si peu affermie que le pape Clément VIII lui refusait constamment l’absolution, dont il n’eût pas eu besoin dans des temps plus heureux. Aucun ordre religieux ne priait Dieu pour lui dans les cloîtres. Son nom même fut omis, dans les prières, par la plupart des curés de Paris jusqu’en 1606 ; et il fallut que le parlement, rentré dans le devoir, et y faisant rentrer les prêtres, ordonnât, par un arrêt (16 juin 1606), que tous les curés rétablissent dans leur missel la prière pour le roi. Enfin la fureur épidémique du fanatisme possédait encore tellement la populace catholique qu’il n’y eut presque point d’années où l’on n’attentât contre sa vie. Il les passa toutes à combattre tantôt un chef, tantôt un autre, à vaincre, à pardonner, à négocier, à payer la soumission des ennemis. Qui croirait qu’il lui en coûta trente-deux millions numéraires de son temps pour payer les prétentions de tant de seigneurs ? les Mémoires du duc de Sully en font foi ; et ces promesses furent fidèlement acquittées lorsque enfin, étant roi absolu et paisible, il eût pu refuser de payer ce prix de la rébellion. Le duc de Mayenne ne