Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/64

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curité dérobe à la fureur ambitieuse des grands, sont des fourmis qui se creusent des habitations en silence, tandis que les aigles et les vautours se déchirent.

On trouva même dans ces siècles grossiers des inventions utiles, fruits de ce génie de mécanique que la nature donne à certains hommes, très-indépendamment de la philosophie. Le secret, par exemple, de secourir la vue affaiblie des vieillards par des lunettes qu’on nomme besicles est de la fin du xiiie siècle. Ce beau secret fut trouvé par Alexandre Spina[1]. Les machines qui agissent par le secours du vent sont connues en Italie dans le même temps. La Flamma, qui vivait au xive siècle, en parle, et avant lui on n’en parle point. Mais c’est un art connu longtemps auparavant chez les Grecs et chez les Arabes : il en est parlé dans des poètes arabes du viie siècle. La faïence, qu’on faisait principalement à Faenza, tenait lieu de porcelaine. On connaissait depuis longtemps l’usage des vitres, mais il était fort rare : c’était un luxe que de s’en servir. Cet art, porté en Angleterre par les Français vers l’an 1180, y fut regardé comme une grande magnificence.

Les Vénitiens eurent seuls, au xiiie siècle, le secret des miroirs de cristal. Il y avait en Italie quelques horloges à roues : celle de Bologne était fameuse. La merveille plus utile de la boussole était due au seul hasard, et les vues des hommes n’étaient point encore assez étendues pour qu’on fît usage de cette découverte. L’invention du papier fait avec du linge pilé et bouilli est du commencement du xive siècle. Cortusius, historien de Padoue, parle d’un certain Pax qui en établit à Padoue la première manufacture plus d’un siècle avant l’invention de l’imprimerie. C’est ainsi que les arts utiles se sont peu à peu établis, et la plupart par des inventeurs ignorés.

Il s’en fallait beaucoup que le reste de l’Europe eût des villes telles que Venise, Gênes, Bologne, Sienne, Pise, Florence. Presque toutes les maisons dans les villes de France, d’Allemagne, d’Angleterre, étaient couvertes de chaume. Il en était même ainsi en Italie dans les villes moins riches, comme Alexandrie de la paille, Nice de la paille, etc.

Quoique les forêts eussent couvert tant de terrains demeurés longtemps sans culture, cependant on ne savait pas encore se garantir du froid à l’aide de ces cheminées qui sont aujourd’hui

  1. Quelques personnes font à Spina honneur de l’invention des lunettes, qu’on attribue plus généralement à Salvino degli Armati. (B.)