Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/65

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dans tous nos appartements un secours et un ornement. Une famille entière s’assemblait au milieu d’une salle commune enfumée, autour d’un large foyer rond dont le tuyau allait percer le plafond.

La Flamma se plaint au xive siècle, selon l’usage des auteurs peu judicieux, que la frugale simplicité a fait place au luxe ; il regrette le temps de Frédéric Barberousse et de Frédéric II, lorsque dans Milan, capitale de la Lombardie, on ne mangeait de la viande que trois fois par semaine. Le vin alors était rare, la bougie était inconnue, et la chandelle un luxe. On se servait, dit-il, chez les meilleurs citoyens de morceaux de bois sec allumés pour s’éclairer ; on ne mangeait de la viande chaude que trois fois par semaine ; les chemises étaient de serge, et non de linge ; la dot des bourgeoises les plus considérables était de cent livres tout au plus. Les choses ont bien changé, ajoute-t-il : on porte à présent du linge ; les femmes se couvrent d’étoffes de soie, et même il y entre quelquefois de l’or et de l’argent ; elles ont jusqu’à deux mille livres de dot, et ornent même leurs oreilles de pendants d’or. Cependant ce luxe dont il se plaint était encore loin à quelques égards de ce qui est aujourd’hui le nécessaire des peuples riches et industrieux.

Le linge de table était très-rare en Angleterre. Le vin ne s’y vendait que chez les apothicaires comme un cordial. Toutes les maisons des particuliers étaient d’un bois grossier, recouvert d’une espèce de mortier qu’on appelle torchis, les portes basses et étroites, les fenêtres petites et presque sans jour. Se faire traîner en charrette dans les rues de Paris, à peine pavées et couvertes de fange, était un luxe ; et ce luxe fut défendu par Philippe le Bel aux bourgeoises. On connaît ce règlement fait sous Charles VI : Nemo audeat dare præter duo fercula cum potagio ; « que personne n’ose donner plus de deux plats avec le potage. »

Un seul trait suffira pour faire connaître la disette d’argent en Écosse, et même en Angleterre, aussi bien que la rusticité de ces temps-là, appelée simplicité. On lit dans les actes publics que quand les rois d’Écosse venaient à Londres, la cour d’Angleterre leur assignait trente schellings par jour, douze pains, douze gâteaux, et trente bouteilles de vin.

Cependant il y eut toujours chez les seigneurs de fiefs, et chez les principaux prélats, toute la magnificence que le temps permettait. Elle devait nécessairement s’introduire chez les possesseurs des grandes terres. Dès longtemps auparavant les évêques ne marchaient qu’avec un nombre prodigieux de domestiques et