Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/181

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faisait illusion. Son secrétaire Melon, esprit systématique, très-éclairé mais chimérique, lui avait inspiré ce dessein et l’y confirmait de jour en jour. Il oubliait la différence établie par la nature entre le génie des Français et des peuples qu’on voulait imiter ; combien de temps il faut pour faire réussir de tels établissements ; que la nation était alors plus révoltée contre le système de Lass qu’elle n’en avait été d’abord enivrée ; et que Lass, revenant une seconde fois bouleverser la France avec des billets, trouverait des ennemis plus en garde, plus acharnés, et plus puissants, qu’il n’en avait eu à combattre dans ses premiers prestiges[1].

La contemplation continuelle de cette grande entreprise qui séduisait le duc d’Orléans, et celle des orages qu’il allait exciter, allumèrent son sang. Les plaisirs de la table et de l’amour dérangèrent sa santé davantage. Il fut averti par une légère attaque d’apoplexie qu’il négligea, et qui lui en attira une seconde, le 2 décembre 1723, à Versailles. Il mourut au moment qu’il en fut frappé.

Son fils, le duc de Chartres, d’un caractère faible et bizarre, plus fait pour une cellule à Sainte-Geneviève, où il a fini ses jours, que pour gouverner un État[2], ne demanda pas la place de son père. Le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Condé, la demanda sur-le-champ au jeune roi majeur. Le roi était avec Fleury, ancien évêque de Fréjus, son précepteur. Il consulta par un regard ce vieillard ambitieux et circonspect, qui n’osa pas s’opposer par un signe de tête à la demande du prince.

La patente de premier ministre était déjà dressée par le secrétaire d’État La Vrillière, et le duc de Bourbon fut le maître du royaume en deux minutes.

Le sort des princes de Condé a toujours été d’être opprimés par des prêtres. Le premier prince de Condé, Louis, oncle de Henri IV, fut toute sa vie persécuté par les prêtres de Rome et de la Franco, et assassiné sur le champ de bataille immédiatement après la perte de la journée de Jarnac.

Le second, Henri, cousin germain de Henri IV, plus poursuivi encore par les prêtres de la Ligue, empoisonné dans Saint-Jean-d’Angély.

Le troisième, Henri II, mis en prison sous le gouvernement du Florentin Concini, et depuis toujours tourmenté par le car-

  1. Le régent n’eut jamais un pareil projet.
  2. Au lieu des trois derniers mots, qui m’ont été fournis par l’exemplaire dont je parle dans mon Avertissement, on lit dans toutes les éditions : le ministère. (B.)