Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/189

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la plus sévère économie ; incapable d’être commis d’un bureau, et capable de gouverner l’État[1].

Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes, et s’enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, traitant l’État comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même.

Les affaires politiques rentrèrent insensiblement dans leur ordre naturel. Heureusement pour l’Europe le premier ministre d’Angleterre, Robert Walpole, était d’un caractère aussi pacifique ; et ces deux hommes continuèrent à maintenir presque toute l’Europe dans ce repos qu’elle goûta depuis la paix d’Utrecht jusqu’en 1733, repos qui n’avait été troublé qu’une fois par les guerres passagères de 1718 et de 1726. Ce fut un temps heureux pour toutes les nations qui, cultivant à l’envi le commerce et les arts, oublièrent toutes leurs calamités passées.

En ces temps-là se formaient deux puissances dont l’Europe n’avait point entendu parler avant ce siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre le Grand avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consistait avant lui que dans des déserts immenses et dans un peuple sans lois, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout temps ont été les Tartares. Il était si étranger à la France, et si peu connu, que, lorsqu’en 1668 Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l’ambassade des Siamois.

Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord après avoir abattu la Suède. La seconde puissance, établie à force d’art et sur des fondements moins vastes, était la Prusse. Ses forces se préparaient et ne se déployaient pas encore.

La maison d’Autriche était restée à peu près dans l’état où la paix d’Utrecht l’avait mise. L’Angleterre conservait sa puissance sur mer, et la Hollande perdait insensiblement la sienne. Ce petit État, puissant par le peu d’industrie des autres nations, tombait en décadence parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce dont il avait été le maître. La Suède languissait ; le Danemark était florissant ; l’Espagne et le Portugal subsistaient par l’Amérique ; l’Italie, toujours faible, était divisée en autant

  1. Dans quelques livres étrangers, on a confondu le cardinal de Fleury avec l’abbé Fleury, auteur de l’Histoire de l’Église, et des excellents discours qui sont si au-dessus de son histoire. Cet abbé Fleury fut confesseur de Louis XV ; mais il vécut à la cour inconnu ; il avait une modestie vraie, et l’autre Fleury avait la modestie d’un ambitieux habile. (Note de Voltaire.)