Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/208

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(11 septembre 1741) Plus la ruine de Marie-Thérèse paraissait inévitable, plus elle eut de courage ; elle était sortie de Vienne, et elle s’était jetée dans les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses aïeux. Ayant rassemblée les quatre ordres de l’État de Presbourg, elle y parut tenant entre ses bras son fils aîné, presque encore au berceau ; et, leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s’exprimait bien, elle leur dit à peu près ces propres paroles : « Abandonnée de mes ami, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, je n’ai de ressources que dans votre fidélité, dans votre courage, et dans ma constance : je mets en vos mains la fille et le fils de vos rois, qui attendent de vous leur salut. » Tous les palatins attendris et animés tirèrent leurs sabres en s’écriant ; « Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa, mourrons pour notre roi Marie-Thérèse. » Ils donnent toujours le titre de roi à leur reine[1]. Jamais princesse en effet n’avait mieux mérité ce titre. Ils versaient des larmes en faisant serment de la défendre : elle seule retint les siennes ; mais quand elle fut retirée avec ses filles d’honneur, elle laissa couler en abondance les pleurs que sa fermeté avait retenus. Elle était enceinte alors, et il n’y avait pas longtemps qu’elle avait écrit à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère : « J’ignore encore s’il me restera une ville pour y faire mes couches. »

Dans cet état, elle excitait le zèle de ses Hongrois ; elle ranimait en sa faveur l’Angleterre et la Hollande, qui lui donnaient des secours d’argent ; elle agissait dans l’empire ; elle négociait avec le roi de Sardaigne, et ses provinces lui fournissaient des soldats.

Toute la nation anglaise s’anima en sa faveur. Ce peuple n’est pas de ceux qui attendent l’opinion de leur maître pour en avoir une. Des particuliers proposèrent de faire un don gratuit à cette princesse. La duchesse de Marlborough, veuve de celui qui avait combattu pour Charles VI, assembla les principales dames de Londres ; elles s’engagèrent à fournir cent mille livres sterling, et la duchesse en déposa quarante mille. La reine de Hongrie eut la grandeur d’âme de ne pas recevoir cet argent qu’on avait la générosité de lui offrir ; elle ne voulut que celui qu’elle attendait de la nation assemblée en parlement.

On croyait que les armées de France et de Bavière, victorieuses, allaient assiéger Vienne. Il faut toujours faire ce que l’ennemi

  1. Marie d’Anjou, dans le xive siècle, et Élisabeth de Luxembourg, dans le xve siècle, avaient le titre de Rex dans des actes publics ; voyez tome XIII, pages 424-425 et tome XII, page 233.