Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/369

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Aussi toutes ces grandeurs et toutes ces prospérités s’évanouirent comme un songe ; et la France, pour la seconde fois, s’aperçut qu’elle n’avait été opulente qu’en chimères.

Le marquis Dupleix voulut faire assiéger la capitale du Maduré[1] dans le voisinage d’Arcate. Les Anglais y envoyèrent du secours. Les officiers lui représentèrent l’impossibilité de l’entreprise : il s’y obstina, et, ayant donné des ordres plutôt en roi qui veut être obéi qu’en homme chargé du maintien de la compagnie, il arriva que les assiégeants furent vaincus par les assiégés. La moitié de son armée fut tuée, l’autre captive. Les dépenses immenses prodiguées pour ces conquêtes furent perdues, et son protégé Chandasaeb, ayant été pris dans cette déroute, eut la tête tranchée (mars 1752). Ce fut le fameux lord Clive qui eut la part principale à la victoire. C’est par là qu’il commença sa glorieuse carrière, qui a valu depuis à la compagnie anglaise presque tout le Bengale. Il acquit et conserva la grandeur et les richesses que Dupleix avait entrevues. Enfin, depuis ce jour, la compagnie française tomba dans la plus triste décadence.

Dupleix fut rappelé en 1753[2]. À celui qui avait joué le rôle d’un grand roi on donna un successeur[3] qui n’agit qu’en bon marchand. Dupleix fut réduit à disputer à Paris les tristes restes de sa fortune contre la compagnie des Indes, et à solliciter des audiences dans l’antichambre de ses juges. Il en mourut bientôt de chagrin[4] ; mais Pondichéry était réservé à de plus grands malheurs.

La guerre funeste de 1756 ayant éclaté en Europe, le ministère français, craignant avec trop juste raison pour Pondichéry et pour tous les établissements de l’Inde, y envoya le lieutenant général comte de Lally. C’était un Irlandais de ces familles qui se transplantèrent en France avec celle de l’infortuné Jacques II. Il s’é-

  1. Bourcet, dans la lettre à Voltaire mentionnée en mon Avertissement, dit : « Ce n’est pas la capitale de Maduré que fit assiéger M. Dupleix ; c’était la ville de Trichenapalli, capitale d’un ancien royaume tributaire d’Arcate, où Mahomet-Alikam, fils d’Anaverdikam, s’était retiré avec ses trésors. » (B.)
  2. L’Angleterre avait eu l’habileté de faire ressortir le scandale que présentaient les hostilités des compagnies dans l’Inde, à une époque où les deux mères-patries étaient en paix. Au lieu de conquêtes, la compagnie ne voulut plus qu’un commerce d’échange. On rappela donc Dupleix comme obstacle à la paix. (G. A.)
  3. Godeheu. « Ce misérable, dit M. Henri Martin, après s’être glissé, d’échelon en échelon, jusqu’au rang de directeur de la compagnie, avait suivi, depuis plusieurs années, tout un plan de trahison contre Dupleix. »
  4. Joseph Dupleix est mort en 1763, dix ans après La Bourdonnaie. Voyez pages 331-332.