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CHAPITRE XLIII.[1].

SINGULIER ARRÊT DU PARLEMENT CONTRE LE PRINCE DE CONDÉ, QUI AVAIT EMMENÉ SA FEMME A BRUXELLES.

Henri IV était le plus grand homme de son temps, et cependant il eut des faiblesses impardonnables. On ne peut l’excuser d’avoir, à l’âge de cinquante-sept ans, fait l’amour à la princesse de Condé, qu’il venait de marier lui-même. Voici ce que le conseiller d’État Lenet nous dit avoir appris de la bouche de cette princesse. Le prince de Condé, son mari, s’était retiré avec elle à l’entrée de la Picardie. Un des confidents de Henri IV, nommé de Trigny, sut engager la mère et la femme du prince à venir voir chasser la meute du roi, et à vouloir bien accepter une collation dans sa maison.

Elles y allèrent : un piqueur de la livrée du roi s’approcha de la portière, avec un emplâtre sur l’œil, sous prétexte de les conduire. C’était Henri IV lui-même. Celle qui était l’objet de cet étrange déguisement avoua depuis à Lenet qu’elle n’en avait pas été fâchée, non qu’elle pût aimer le roi, mais elle était flattée de plaire au souverain, et même de l’avilir. Dès qu’elle fut arrivée au château du sieur de Trigny, elle vit le roi qui l’attendait et qui se jeta à ses pieds. Elle fut effrayée : sa belle-mère eut l’imprudence d’en avertir le prince de Condé, qui bientôt après, s’étant plaint inutilement au roi et l’ayant appelé tyran, comme les Mémoires de Sully l’avouent, obligea sa femme de s’enfuir avec lui, et de le suivre en croupe à Bruxelles.

Si on s’en rapporte à toutes les lois de l’honneur, de la bienséance, aux droits de tous les maris, à ceux de la liberté naturelle, le prince de Condé n’avait nul reproche à se faire, et le roi seul avait tort. Il n’y avait point encore de guerre entre la France et l’Espagne ; ainsi on ne pouvait reprocher au prince de s’être retiré chez les ennemis. Mais apparemment il y a pour ceux du sang royal des lois qui ne sont pas pour les autres hommes. Henri IV alla lui-même au parlement sans pompe, sans cérémonie, s’assit aux bas siéges, le parquet étant gardé par les

  1. Ce chapitre ne se trouve ni dans la première, ni dans la seconde édition, toutes deux de 1769. Mais il est au plus tard de 1770. Il fait partie d’une édition, sous cette date, intitulée huitième, et portant pour adresse, à Francfort, chez Jean Pontet. (B.)