Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/160

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qu’on l’eût aimé si son despotisme n’eût réduit les sentiments de ses sujets pour lui à celui de la crainte.

Il épousa, en 1680, Ulrique-Éléonore, fille de Frédéric III, roi de Danemark, princesse vertueuse et digne de plus de confiance que son époux ne lui en témoigna. De ce mariage naquit, le 27 de juin 1682, le roi Charles XII, l’homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux, et qui n’a eu d’autre défaut ni d’autre malheur que de les avoir toutes outrées. C’est lui dont on se propose ici d’écrire ce qu’on a appris de certain touchant sa personne et ses actions[1].

Le premier livre qu’on lui fit lire fut l’ouvrage de Samuel Puffendorf[2], afin qu’il pût connaître de bonne heure ses États et ceux de ses voisins. Il apprit d’abord l’allemand, qu’il parla toujours depuis aussi bien que sa langue maternelle. À l’âge de sept ans, il savait manier un cheval. Les exercices violents[3] où il se plaisait, et qui découvraient ses inclinations martiales, lui formèrent de bonne heure une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament.

Quoique doux dans son enfance, il avait une opiniâtreté insurmontable ; le seul moyen de le plier était de le piquer d’honneur : avec le mot de gloire on obtenait tout de lui. Il avait de l’aversion pour le latin ; mais dès qu’on lui eut dit que le roi de Pologne et le roi de Danemark l’entendaient, il l’apprit bien vite, et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s’y prit de la même manière pour l’engager à entendre le français ; mais il s’obstina tant qu’il vécut à ne jamais s’en servir, même avec des ambassadeurs français qui ne savaient point d’autre langue.

Dès qu’il eut quelque connaissance de la langue latine, on lui fit traduire Quinte-Curce : il prit pour ce livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus encore que le style. Celui qui lui expliquait cet auteur lui ayant demandé ce qu’il pensait d’Alexandre : « Je pense, dit le prince, que je voudrais lui ressembler. — Mais, lui dit-on, il n’a vécu que trente-deux ans. — Ah ! reprit-il, n’est-ce pas assez quand on a conquis des royaumes[4] ? »

  1. Variante : « À six ans on le tira des mains des femmes, et on lui donna pour gouverneur M. de Nordeopenser, homme sage et assez instruit. »
  2. L’ouvrage de Puffendorf, écrit en latin, traite du Droit de la nature et des gens. Il a été traduit en français par Barbeyrac.
  3. Variante : « Auxquels. »
  4. Nordberg tient tout cela pour faux.