Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/170

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religion, et cette dernière entreprise, qui aurait coûté le trône et la vie à un prince moins absolu, réussit presque sans contradiction, et lui assura le succès de toutes les autres nouveautés[1].

Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare, il osa essayer de l’instruire, et par là même il risqua de le rendre redoutable ; mais il se croyait assez puissant pour ne le pas craindre. Il a fait enseigner, dans le peu de cloîtres qui restent, la philosophie et la théologie. Il est vrai que cette théologie tient encore de ce temps sauvage dont Pierre Alexiowitz a retiré sa patrie. Un homme digne de foi m’a assuré qu’il avait assisté à une thèse publique où il s’agissait de savoir si l’usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant prétendait qu’il était permis de s’enivrer d’eau-de-vie, mais non de fumer, parce que la très-sainte Écriture dit que ce qui sort de la bouche de l’homme le souille, et que ce qui y entre ne le souille point[2].

Les moines ne furent pas contents de la réforme. À peine le czar eut-il établi des imprimeries qu’ils s’en servirent pour le décrier : ils imprimèrent qu’il était l’Antéchrist ; leurs preuves étaient qu’il ôtait la barbe aux vivants, et qu’on faisait, dans son académie, des dissections de quelques morts. Mais un autre moine, qui voulait faire fortune, réfuta ce livre, et démontra que Pierre n’était pas l’Antéchrist, parce que le nombre 666[3] n’était pas dans son nom. L’auteur du libelle fut roué, et celui de la réfutation fut fait évêque de Rezan.

Le réformateur de la Moscovie a surtout porté une loi sage, qui fait honte à beaucoup d’États policés ; c’est qu’il n’est permis à aucun homme au service de l’État, ni à un bourgeois établi, ni surtout à un mineur, de passer dans un cloître.

Ce prince comprit combien il importe de ne point consacrer à l’oisiveté des sujets qui peuvent être utiles, et de ne point permettre qu’on dispose à jamais de sa liberté dans un âge où l’on ne peut disposer de la moindre partie de sa fortune. Cependant l’industrie des moines élude tous les jours cette loi, faite pour le bien de l’humanité ; comme si les moines gagnaient en effet à peupler les cloîtres aux dépens de la patrie.

  1. Les douze alinéas suivants et le commencement du treizième ne se trouvent pas dans les premières éditions. (G. A.)
  2. « Non quod intrat in os coinquinat hominem ; sed quod procedit ex ore, hoc coinquinat hominem. » (Évangile selon saint Matthieu, 15.)
  3. C’est dans l’Apocalypse le nombre de la bête. « Que celui qui a de l’intelligence compte le nombre de la bête. Car son nombre est le nombre d’un homme, et son nombre est de 666. » (Apocalypse de saint Jean, c. XIII, v. 18.)