Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/172

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ces arts qu’il était né avec une crainte extrême de l’eau. Il ne pouvait, dans sa jeunesse, passer sur un pont sans frémir : il faisait fermer alors les volets de bois de son carrosse ; le courage et le génie domptèrent en lui cette faiblesse machinale.

Il fit construire un beau port auprès d’Azof, à l’embouchure du Tanaïs : il voulait y entretenir des galères, et, dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats et légers, devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville favorite de Pétersbourg ; il a montré à ses sujets l’art de les bâtir avec du simple sapin, et celui de les conduire. Il avait appris jusqu’à la chirurgie : on l’a vu, dans un besoin, faire la ponction à un hydropique ; il réussissait dans les mécaniques, et instruisait les artisans.

Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose par rapport à l’immensité de ses États ; il n’a jamais eu vingt-quatre millions de revenu, à compter le marc à près de cinquante livres, comme nous faisons aujourd’hui, et comme nous ne ferons peut-être pas demain ; mais c’est être très-riche chez soi que de pouvoir faire de grandes choses. Ce n’est pas la rareté de l’argent, mais celle des hommes et des talents, qui rend un empire faible.

La nation russe n’est pas nombreuse, quoique les femmes y soient fécondes et les hommes robustes. Pierre lui-même, en poliçant ses États, a malheureusement contribué à leur dépopulation. De fréquentes recrues dans des guerres longtemps malheureuses ; des nations transplantées des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Baltique, consumées dans les travaux, détruites par les maladies, les trois quarts des enfants mourant en Moscovie de la petite vérole, plus dangereuse en ces climats qu’ailleurs ; enfin les tristes suites d’un gouvernement longtemps sauvage et barbare, même dans sa police, sont cause que cette grande partie du continent a encore de vastes déserts. On compte à présent en Russie cinq cent mille familles de gentilshommes, deux cent mille de gens de loi, un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans payant une espèce de taille, six cent mille hommes dans les provinces conquises sur la Suède : les Cosaques de l’Ukraine et les Tartares, vassaux de la Moscovie, ne montent pas à plus de deux millions ; enfin l’on a trouvé que ces pays immenses ne contiennent pas plus de quatorze millions d’hommes[1], c’est-à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de la France.

Le czar Pierre, en changeant les mœurs, les lois, la milice, la

  1. Cela fut écrit en 1727 ; la population a augmenté depuis par les conquêtes, par la police, et par le soin d’attirer les étrangers. (Note de Voltaire.)