Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/179

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Le roi quitta alors sa frégate pour s’aller mettre dans la première chaloupe, à la tête de ses gardes. L’ambassadeur de France était alors auprès de lui. « Monsieur l’ambassadeur, lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français), vous n’avez rien à démêler avec les Danois : vous n’irez pas plus loin, s’il vous plaît. — Sire, lui répondit le comte de Guiscard en français, le roi mon maître m’a ordonné de résider auprès de Votre Majesté ; je me flatte que vous ne me chasserez pas aujourd’hui de votre cour, qui n’a jamais été si brillante.» En disant ces paroles, il donna la main au roi, qui sauta dans la chaloupe où le comte de Piper et l’ambassadeur entrèrent[1]. On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaient encore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée à la main, ayant de l’eau par-delà la ceinture : ses ministres, l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats, suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades[2]. Le roi, qui n’avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie chargée à balle, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifflement qu’il entendait à ses oreilles. « C’est le bruit que font les balles de fusil qu’on vous tire, lui dit le major. — Bon, dit le roi, ce sera là dorénavant ma musique. » Dans le même moment le major, qui expliquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans l’épaule, et un lieutenant tomba mort à l’autre côté du roi.

Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d’être battues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu’attendre les ennemis dans ses lignes c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance. Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles, Les neuf mille hommes étaient sur le rivage, prêts à s’em-

  1. Copié par le P. Barre, tome X, page 396. (Note de Voltaire.)
  2. M. A. Geffroy, dans son édition de l’Histoire de Charles XII, dit qu’il y a ici beaucoup de phrases empruntées à l’Histoire de Limiers.