Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/183

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dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre[1]. Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues : peu avaient des fusils ; aucun n’avait vu un siége régulier ; il n’y avait pas un bon canonnier dans toute l’armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l’artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications : le baron de Horn, qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes réglées ; cependant cette armée innombrable n’avait pu la réduire en six semaines.

On était déjà au 15 de novembre, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n’étaient que vingt mille. Le czar n’avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l’arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s’avançaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l’eût rendu méprisable si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l’être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très-bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l’attaquer.

Quoi qu’il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n’était pas tout ; trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède ; vingt mille[2] strélitz étaient plus loin sur le même chemin ; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes avant que d’arriver devant le camp, qui était muni d’un rempart et d’un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d’infanterie et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait préci-

  1. Au lieu de cette phrase, on lut d’abord : « Les seuls bons soldats de l’armée étaient trente mille streletses, qui étaient en Moscovie ce que les janissaires sont en Turquie. »
  2. Ou plutôt : huit mille. Voltaire, du reste, a beaucoup varié sur le chiffre de ces différentes troupes.