Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/182

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Le jeune prince, plein d’honneur, ne pensait pas qu’il y eût une morale différente[1] pour les rois et pour les particuliers. L’empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste[2] qu’il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé incognito à Riga, et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C’étaient là les griefs pour lesquels il ravageait l’Ingrie avec quatre-vingt mille hommes.

Il parut devant Narva à la tête de cette grande armée, le 1er octobre, dans un temps plus rude en ce climat que ne l’est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents lieues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n’épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d’ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au cœur de l’hiver comme dans l’été : il voulut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre assiégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s’avançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place qu’il se hâta de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Croï, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n’avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l’exemple de l’obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés[3]. Il n’était pas étonnant que celui qui s’était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l’art de la guerre.

Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois ; mais c’est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments

  1. Variante : « Une différence morale. »
  2. C’est le premier que la Russie adressa aux puissances étrangères.
  3. Variante : « Il leur voulut apprendre que les grades militaires devaient s’acheter par des services. Il commença lui-même par être tambour, et était devenu officier par degrés. Il n’était pas étonnant... »