Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/190

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dats, marchant plus serrés qu’auparavant, repoussèrent le maréchal Stenau, et s’avancèrent dans la plaine. Stenau sentit que ses troupes étaient étonnées : il les fit retirer, en habile homme, dans un lieu sec, flanqué d’un marais et d’un bois où était son artillerie. L’avantage du terrain, et le temps qu’il avait donné aux Saxons de revenir de leur première surprise, leur rendit tout leur courage. Charles ne balança pas à les attaquer : il avait avec lui quinze mille hommes ; Stenau et le duc de Courlande, environ douze mille, n’ayant pour toute artillerie qu’un canon de fer sans affût. La bataille fut rude et sanglante : le duc eut deux chevaux tués sous lui ; il pénétra trois fois au milieu de la garde du roi ; mais enfin, ayant été renversé de son cheval d’un coup de crosse de mousquet, le désordre se mit dans son armée, qui ne disputa plus la victoire. Ses cuirassiers le retirèrent avec peine, tout froissé et à demi mort, du milieu de la mêlée et de dessous les chevaux, qui le foulaient aux pieds.

Le roi de Suède, après sa victoire, court à Mittau, capitale de la Courlande[1]. Toutes les villes de ce duché se rendent à lui à discrétion : c’était un voyage plutôt qu’une conquête. Il passa sans s’arrêter en Lithuanie, soumettant tout sur son passage. Il sentit une satisfaction flatteuse, et il l’avoua lui-même, quand il entra en vainqueur dans cette ville de Birzen où le roi de Pologne et le czar avaient conspiré sa ruine quelques mois auparavant.

Ce fut dans cette place qu’il conçut le dessein de détrôner le roi de Pologne par les mains des Polonais mêmes. Là, étant un jour à table, tout occupé de cette entreprise, et observant sa sobriété extrême, dans un silence profond, paraissant comme enseveli dans ses grandes idées, un colonel allemand qui assistait à son dîner dit, assez haut pour être entendu, que les repas que le czar et le roi de Pologne avaient faits au même endroit étaient un peu différents de ceux de Sa Majesté. « Oui, dit le roi en se levant, et j’en troublerai plus aisément leur digestion. » En effet, mêlant alors un peu de politique à la force de ses armes, il ne tarda pas à préparer l’événement qu’il méditait.

La Pologne, cette partie de l’ancienne Sarmatie, est un peu plus grande que la France, moins peuplée qu’elle, mais plus que la Suède. Ses peuples ne sont chrétiens que depuis environ sept cent cinquante ans. C’est une chose singulière, que la langue des Romains, qui n’ont jamais pénétré dans ces climats, ne se parle

  1. En passant à Mittau, Charles fit égorger les officiers saxons malades ou blessés qui n’avaient pu fuir. (G. A.)