Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/203

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remettre toutes leurs armes ; mais, content de les désarmer, et ne voulant pas les aigrir, il n’exigea d’eux qu’une contribution de cent mille francs. Le roi Auguste assemblait alors ses forces à Cracovie : il fut bien surpris d’y voir arriver le cardinal primat[1]. Cet homme[2] prétendait peut-être garder jusqu’au bout la décence de son caractère, et chasser son roi avec des dehors respectueux ; il lui fit entendre que le roi de Suède paraissait disposé à un accommodement raisonnable, et demanda humblement la permission d’aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu’il ne pouvait refuser, c’est-à-dire la liberté de lui nuire.

Le cardinal primat[3] courut incontinent voir le roi de Suède, auquel il n’avait point encore osé se présenter. Il vit ce prince à Praag[4] près de Varsovie, mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les ambassadeurs de la république. Il trouva ce conquérant vêtu d’un habit de gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré, de grosses bottes, des gants de buffle qui lui venaient jusqu’au coude, dans une chambre sans tapisserie où étaient le duc de Holstein, son beau-frère, le comte Piper, son premier ministre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança quelques pas au-devant du cardinal ; ils eurent ensemble debout une conférence d’un quart d’heure, que Charles finit en disant tout haut : « Je ne donnerai point la paix aux Polonais qu’ils n’aient élu un autre roi. » Le cardinal, qui s’attendait à cette déclaration, la fit savoir aussitôt à tous les palatinats, les assurant de l’extrême déplaisir qu’il disait en avoir, et en même temps de la nécessité où l’on était de complaire au vainqueur.

À cette nouvelle, le roi de Pologne vit bien qu’il fallait perdre ou conserver son trône par une bataille. Il épuisa ses ressources pour cette grande décision. Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des frontières de Saxe ; la noblesse du palatinat de Cracovie, où il était encore, venait en foule lui offrir ses services. Il encourageait lui-même chacun de ses gentilshommes à se souvenir de leurs serments ; ils lui promirent de verser pour lui jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Fortifié de leurs secours, et des

  1. Varsovie n’était pas fortifiée, et il n’y avait point de garnison. Le cardinal resta dans le lieu de sa résidence, à Louïez, et n’alla pas à Cracovie. (P.)
  2. Variante : « Qui brûlait de consommer son ouvrage... »
  3. Variante : « Couvrant ainsi le scandale de sa conduite en y ajoutant la perfidie, courut... »
  4. C’est ainsi qu’a écrit Voltaire. Mais on appelle ordinairement Praga, et quelquefois Prague, l’espèce de faubourg de Varsovie que Souwarow prit et inonda de sang le 4 novembre 1794. (B.)