Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/220

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Le sacre se fit tranquillement et avec pompe, le 4 octobre 1705, dans la ville de Varsovie, malgré l’usage où l’on est en Pologne de couronner les rois à Cracovie. Stanislas Leczinski et sa femme Charlotta Opalinska furent sacrés roi et reine de Pologne par les mains de l’archevêque de Léopol, assisté de beaucoup d’autres prélats. Charles XII vit cette cérémonie incognito : unique fruit qu’il retirait de ses conquêtes.

Tandis qu’il donnait un roi à la Pologne soumise, que le Danemark n’osait le troubler, que le roi de Prusse[1] recherchait son amitié, et que le roi Auguste se retirait dans ses États héréditaires, le czar devenait de jour en jour redoutable. Il avait faiblement secouru Auguste en Pologne, mais il avait fait de puissantes diversions en Ingrie.

Pour lui, non-seulement il commençait à être grand homme de guerre, mais même à montrer l’art à ses Moscovites : la discipline s’établissait dans ses troupes ; il avait de bons ingénieurs, une artillerie bien servie, beaucoup de bons officiers ; il savait le grand art de faire subsister des armées. Quelques-uns de ses généraux avaient appris, et à bien combattre, et, selon le besoin, à ne combattre pas ; bien plus, il avait formé une marine capable de faire tête aux Suédois dans la mer Baltique.

Fort de tous ces avantages dus à son seul génie, et de l’absence du roi de Suède, il prit Narva d’assaut, le 21 août de l’année 1704[2], après un siége régulier et après avoir empêché qu’elle ne fût secourue par mer et par terre. Les soldats, maîtres de la ville, coururent au pillage ; ils s’abandonnèrent aux barbaries les plus énormes. Le czar courait de tous cotés pour arrêter le désordre et le massacre ; il arracha lui-même des femmes des mains des soldats, qui les allaient égorger après les avoir violées. Il fut même obligé de tuer de sa main quelques Moscovites qui n’écoutaient point ses ordres. On montre encore à Narva, dans l’hôtel de ville, la table sur laquelle il posa son épée en entrant ; et on s’y ressouvient des paroles qu’il adressa aux citoyens qui s’y rassemblèrent : « Ce n’est point du sang des habitants que cette épée est teinte, mais de celui des Moscovites, que j’ai répandu pour sauver vos vies. »

Si le czar avait toujours eu cette humanité, c’était le premier des hommes. Il aspirait à plus qu’à détruire des villes ; il en fondait une alors peu loin de Narva même, au milieu de ses nouvelles

  1. C’était Frédéric Ier ; voyez une note sur les rois de Prusse, tome XV, p. 195.
  2. Dans l’Histoire de Russie, chapitre XIII de la première partie, Voltaire dit le 20 auguste.