Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/228

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alors démantelée et ruinée, prête à recevoir le vainqueur, quel qu’il fût, et à reconnaître le plus fort pour son roi. Il fut tenté de saisir ce moment de prospérité et d’aller attaquer en Saxe le roi de Suède avec l’armée moscovite. Mais ayant réfléchi que Charles XII était à la tête d’une armée suédoise jusqu’alors invincible ; que les Russes l’abandonneraient au premier bruit de son traité commencé ; que la Saxe, son pays héréditaire, déjà épuisée d’argent et d’hommes, serait ravagée également par les Suédois et par les Moscovites ; que l’empire, occupé de la guerre contre la France, ne pouvait le secourir ; qu’il demeurerait sans États, sans argent, sans amis : il conçut qu’il fallait fléchir sous la loi qu’imposait le roi de Suède. Cette loi ne devint que plus dure quand Charles eut appris que le roi Auguste avait attaqué ses troupes pendant la négociation. Sa colère et le plaisir d’humilier davantage un ennemi qui venait de le vaincre le rendirent plus inflexible sur tous les articles du traité. Ainsi la victoire du roi Auguste ne servit qu’à rendre sa situation plus malheureuse ; ce qui peut-être n’était jamais arrivé qu’à lui.

Il venait de faire chanter le Te Deum dans Varsovie, lorsque Fingsten, l’un de ses plénipotentiaires, arriva de Saxe avec ce traité de paix qui lui ôtait la couronne. Auguste hésita, mais il signa, et partit pour la Saxe dans la vaine espérance que sa présence pourrait fléchir le roi de Suède, et que son ennemi se souviendrait peut-être des anciennes alliances de leurs maisons, et du sang qui les unissait.

Ces deux princes se virent, pour la première fois, dans un lieu nommé Gutersdorf, au quartier du comte Piper, sans aucune cérémonie. Charles XII était en grosses bottes, ayant pour cravate un taffetas noir qui lui serrait le cou : son habit était, comme à l’ordinaire, d’un gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré. Il portait au côté une longue épée qui lui avait servi à la bataille de Narva, et sur le pommeau de laquelle il s’appuyait souvent. La conversation ne roula que sur ses grosses bottes. Charles XII dit au roi Auguste qu’il ne les avait quittées depuis six ans que pour se coucher. Ces bagatelles furent le seul entretien de deux rois dont l’un ôtait une couronne à l’autre. Auguste surtout parlait avec un air de complaisance et de satisfaction que les princes et les hommes accoutumés aux grandes affaires savent prendre au milieu des mortifications les plus cruelles. Les deux rois dînèrent deux fois ensemble. Charles XII affecta toujours de donner la droite au roi Auguste ; mais bien loin de rien relâcher de ses demandes, il en fit encore de plus dures. C’était déjà beaucoup