Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/250

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d’un marais, et étendit son armée pour l’envelopper. Les Suédois firent face partout : on se battit pendant deux heures avec une opiniâtreté égale. Les Moscovites perdirent trois fois plus de monde, mais aucun ne lâcha pied, et la victoire fut indécise.

À quatre heures le général Bayer amena au czar un renfort de troupes. La bataille recommença alors pour la troisième fois avec plus de furie et d’acharnement ; elle dura jusqu’à la nuit : enfin le nombre l’emporta ; les Suédois furent rompus, enfoncés, et poussés jusqu’à leur bagage. Levenhaupt rallia ses troupes derrière ses chariots. Les Suédois étaient vaincus, mais ils ne s’enfuirent point. Ils étaient environ neuf mille hommes, dont aucun ne s’écarta ; le général les mit en ordre de bataille aussi facilement que s’ils n’avaient point été vaincus. Le czar, de l’autre côté, passa la nuit sous les armes ; il défendit aux officiers, sous peine d’être cassés, et aux soldats, sous peine de mort, de s’écarter pour piller.

Le lendemain encore, il commanda, au point du jour, une nouvelle attaque. Levenhaupt s’était retiré à quelques milles, dans un lieu avantageux, après avoir encloué une partie de son canon, et mis le feu à ses chariots.

Les Moscovites arrivèrent assez à temps pour empêcher tout le convoi d’être consumé par les flammes ; ils se saisirent de plus de six mille chariots qu’ils sauvèrent. Le czar, qui voulait achever la défaite des Suédois, envoya un de ses généraux, nommé Phlug, les attaquer encore pour la cinquième fois : ce général leur offrit une capitulation honorable. Levenhaupt la refusa, et livra un cinquième combat, aussi sanglant que les premiers. De neuf mille soldats qu’il avait encore, il en perdit environ la moitié, l’autre ne put être forcée ; enfin, la nuit survenant, Levenhaupt, après avoir soutenu cinq combats contre quarante mille hommes[1], passa la Sossa avec environ cinq mille combattants qui lui restaient[2]. Le czar perdit près de dix mille hommes dans ces cinq combats, où il eut la gloire de vaincre les Suédois, et Levenhaupt celle de disputer trois jours la victoire, et de se retirer sans avoir été forcé dans son dernier poste. Il vint donc au camp de son maître avec l’honneur de s’être si bien défendu, mais n’amenant avec lui ni munitions, ni armée. Le roi de Suède se trouva ainsi sans provisions et sans communication

  1. Dans son Histoire de Russie sous Pierre le Grand, première partie, chapitre XVII, Voltaire, d’après de nouveaux mémoires, réduit ce nombre à vingt mille.
  2. Variante : « Dont les blessés passèrent sur des radeaux. »