Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/257

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sienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.

Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître ; non-seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais, ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut ; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII[1]. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes, et s’avançait en bataille dans la plaine. D’un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie, et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnsköld, ordonnait tout pour un combat général.

Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même ; il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.

L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major général[2], et semblait obéir au général Sheremetoff ; mais il allait comme empereur de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant à chacun des récompenses[3].

À neuf heures du matin la bataille recommença ; une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles : il en fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces, et renversa le roi. De vingt-quatre drabans[4] qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois, consternés, s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser[5], la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut, en cette dernière action, qu’une

  1. Cette phrase est postérieure aux premières éditions.
  2. Erreur. Il n’avait pas de grade.
  3. Variante : « Charles fit ce qu’il put pour monter à cheval à la tête de ses troupes ; mais, ne pouvant s’y tenir sans de grandes douleurs, il se fit remettre sur son brancard, tenant son épée d’une main et son pistolet de l’autre. »
  4. Petits escadrons de deux cents gentilhommes, créés par Charles XI. Charles XII les réduisit à cent cinquante hommes. — L’Allemagne et plusieurs autres États de l’Europe avaient depuis longtemps des Trabants. (A. G.)
  5. Variante : « Et la poudre leur manquant. »