Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/262

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put exercer aucun métier fut réduit à fendre et à porter le bois du soldat, devenu tailleur, drapier, menuisier, ou maçon, ou orfèvre, et qui gagnait de quoi subsister. Quelques officiers devinrent peintres ; d’autres, architectes. Il y en eut qui enseignèrent les langues, les mathématiques ; ils y établirent même des écoles publiques, qui, avec le temps, devinrent si utiles et si connues qu’on y envoyait des enfants de Moscou.

Le comte Piper, premier ministre du roi de Suède, fut longtemps enfermé à Pétersbourg. Le czar était persuadé, comme le reste de l’Europe, que ce ministre avait vendu son maître au duc de Marlborough, et avait attiré sur la Moscovie les armes de la Suède, qui auraient pu pacifier l’Europe[1]. Il lui rendit sa captivité plus dure. Ce ministre mourut quelques années après en Moscovie, peu secouru par sa famille, qui vivait à Stockholm dans l’opulence, et plaint inutilement par son roi, qui ne voulut jamais s’abaisser à offrir pour son ministre une rançon qu’il craignait que le czar n’acceptât pas : car il n’y eut jamais de cartel d’échange entre Charles et le czar.

L’empereur moscovite, pénétré d’une joie qu’il ne se mettait pas en peine de dissimuler, recevait sur le champ de bataille les prisonniers qu’on lui amenait en foule, et demandait à tout moment : « Où est donc mon frère Charles ? »

Il fit aux généraux suédois l’honneur de les inviter à sa table. Entre autres questions qu’il leur fit, il demanda au général Rehnsköld à combien les troupes du roi son maître pouvaient monter avant la bataille. Rehnsköld répondit que le roi seul en avait la liste, qu’il ne communiquait à personne ; mais que pour lui il pensait que le tout pouvait aller à environ trente mille[2] hommes, savoir, dix-huit mille Suédois, et le reste Cosaques. Le czar parut surpris, et demanda comment ils avaient pu hasarder de pénétrer dans un pays si reculé, et d’assiéger Pultava avec ce peu de monde. « Nous n’avons pas toujours été consultés, reprit le général suédois ; mais, comme fidèles serviteurs, nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans jamais y contredire. » Le czar se tourna à cette réponse vers quelques-uns de ses courtisans, autrefois soupçonnés d’avoir trempé dans des conspirations contre lui : « Ah ! dit-il, voilà comme il faut servir son souverain. » Alors, prenant un verre de vin : « À la santé, dit-il, de mes

  1. Voyez page 226.
  2. Voltaire, dans l’Histoire de Pierre le Grand, livre Ier, chapitre XVIII, donne le détail, qui réduit les combattants à vingt-sept mille.