Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/270

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paysan du village de Chourlou. Ce n’est point parmi les Turcs un reproche qu’une telle extraction ; on n’y connaît point la noblesse, soit celle à laquelle les emplois sont attachés, soit celle qui ne consiste que dans des titres. Les services seuls sont censés tout faire, c’est l’usage de presque tout l’Orient ; usage très-naturel et très-bon, si les dignités pouvaient n’être données qu’au mérite ; mais les vizirs ne sont d’ordinaire que des créatures d’un eunuque noir, ou d’une esclave favorite.

Le premier ministre changea bientôt d’avis. Le roi ne pouvait que négocier, et le czar pouvait donner de l’argent ; il en donna, et ce fut de celui même de Charles XII qu’il se servit. La caisse militaire prise à Pultava fournit de nouvelles armes contre le vaincu : il ne fut plus alors question de faire la guerre aux Russes. Le crédit du czar fut tout-puissant à la Porte ; elle accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres moscovites n’avaient point encore joui à Constantinople : on lui permit d’avoir un sérail, c’est-à-dire un palais dans le quartier des Francs, et de communiquer avec les ministres étrangers. Le czar crut même pouvoir demander qu’on lui livrât le général Mazeppa, comme Charles XII s’était fait livrer le malheureux Patkul. Chourlouli Ali bacha ne savait plus rien refuser à un prince qui demandait en donnant des millions : ainsi ce même grand vizir, qui auparavant avait promis solennellement de mener le roi de Suède en Moscovie avec deux cent mille hommes, osa bien lui faire proposer de consentir au sacrifice du général Mazeppa. Charles fut outré de cette demande. On ne sait jusqu’où le vizir eût poussé l’affaire si Mazeppa, âgé de soixante et dix ans, ne fût mort précisément dans cette conjoncture. La douleur et le dépit du roi augmentèrent quand il apprit que Tolstoy, devenu l’ambassadeur du czar à la Porte, était publiquement servi par des Suédois faits esclaves à Pultava, et qu’on vendait tous les jours ces braves soldats dans le marché de Constantinople. L’ambassadeur moscovite disait même hautement que les troupes musulmanes qui étaient à Bender y étaient plus pour s’assurer du roi que pour lui faire honneur.

Charles, abandonné par le grand vizir, vaincu par l’argent du czar en Turquie, après l’avoir été par ses armes dans l’Ukraine, se voyait trompé, dédaigné par la Porte, presque prisonnier parmi des Tartares. Sa suite commençait à désespérer. Lui seul tint ferme, et ne parut pas abattu un moment ; il crut que le sultan ignorait les intrigues de Chourlouli Ali, son grand vizir : il résolut de les lui apprendre, et Poniatowski se chargea de