Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/273

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Candie. Ce nouveau vizir était tel que les chrétiens mal instruits ont peine à se figurer un Turc ; homme d’une vertu inflexible, scrupuleux observateur de la loi, il opposait souvent la justice aux volontés du sultan. Il ne voulut point entendre parler de la guerre contre le Moscovite, qu’il traitait d’injuste et d’inutile ; mais le même attachement à sa loi qui l’empêchait de faire la guerre au czar, malgré la foi des traités, lui fit respecter les devoirs de l’hospitalité envers le roi de Suède. Il disait à son maître : « La loi te défend d’attaquer le czar, qui ne t’a point offensé, mais elle t’ordonne de secourir le roi de Suède, qui est malheureux chez toi. » Il fit tenir à ce prince huit cents bourses (une bourse vaut cinq cents écus), et lui conseilla de s’en retourner paisiblement dans ses États par les terres de l’empereur d’Allemagne, ou par des vaisseaux français, qui étaient alors au port de Constantinople, et que M. de Fériol, ambassadeur de France à la Porte, offrait à Charles XII pour le transporter à Marseille. Le comte Poniatowski négocia plus que jamais avec ce ministre, et acquit dans les négociations une supériorité que l’or des Moscovites ne pouvait plus disputer auprès d’un vizir incorruptible. La faction russe crut que la meilleure ressource pour elle était d’empoisonner un négociateur si dangereux. On gagna un de ses domestiques, qui devait lui donner du poison dans du café ; le crime fut découvert avant l’exécution ; on trouva le poison entre les mains du domestique, dans une petite fiole que l’on porta au Grand Seigneur. L’empoisonneur fut jugé en plein divan, et condamné aux galères, parce que la justice des Turcs ne punit jamais de mort les crimes qui n’ont pas été exécutés.

Charles XII, toujours persuadé que tôt ou tard il réussirait à faire déclarer l’empire turc contre celui de Russie, n’accepta aucune des propositions qui tendaient à un retour paisible dans ses États ; il ne cessait de représenter comme formidable aux Turcs ce même czar qu’il avait si longtemps méprisé ; ses émissaires insinuaient sans cesse que Pierre Alexiowitz voulait se rendre maître de la navigation de la mer Noire ; qu’après avoir subjugué les Cosaques, il en voulait à la Tartarie Crimée. Tantôt ses représentations animaient la Porte, tantôt les ministres russes les rendaient sans effet.

Tandis que Charles XII faisait ainsi dépendre sa destinée des volontés des vizirs, qu’il recevait des bienfaits et des affronts d’une puissance étrangère, qu’il faisait présenter des placets au sultan, qu’il subsistait de ses libéralités dans un désert, tous ses ennemis réveillés attaquaient ses États.