Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/272

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contre le grand vizir, conçut alors le hardi dessein de le faire déposer. Il savait que ce vizir déplaisait à la sultane mère, que le kislar aga, chef des eunuques noirs, et l’aga des janissaires, le haïssaient : il les excita tous trois à parler contre lui. C’était une chose bien surprenante de voir un chrétien, un Polonais, un agent sans caractère d’un roi suédois réfugié chez les Turcs, cabaler presque ouvertement, à la Porte, contre un vice-roi de l’empire ottoman, qui de plus était utile et agréable à son maître. Poniatowski n’eût jamais réussi, et l’idée seule du projet lui eût coûté la vie, si une puissance plus forte que toutes celles qui étaient dans ses intérêts n’eût porté les derniers coups à la fortune du grand vizir Chourlouli.

Le sultan avait un jeune favori, qui a depuis gouverné l’empire ottoman, et a été tué en Hongrie, en 1716, à la bataille de Peterwaradin, gagnée sur les Turcs par le prince Eugène de Savoie. Son nom était Coumourgi Ali bacha. Sa naissance n’était guère différente de celle de Chourlouli : il était fils d’un porteur de charbon, comme Coumourgi le signifie, car coumour veut dire charbon en turc. L’empereur Achmet II, oncle d’Achmet III, ayant rencontré dans un petit bois, près d’Andrinople, Coumourgi encore enfant, dont l’extrême beauté le frappa, le fit conduire dans son sérail. Il plut à Mustapha, fils aîné et successeur de Mahomet[1]. Achmet III en fit son favori. Il n’avait alors que la charge de selictar aga, porte-épée de la couronne. Son extrême jeunesse ne lui permettait pas de prétendre à l’emploi de grand vizir ; mais il avait l’ambition d’en faire. La faction de Suède ne put jamais gagner l’esprit de ce favori. Il ne fut en aucun temps l’ami de Charles, ni d’aucun prince chrétien, ni d’aucun de leurs ministres ; mais, en cette occasion, il servait le roi Charles XII sans le vouloir ; il s’unit avec la sultane Validé et les grands officiers de la Porte pour faire tomber Chourlouli, qu’ils haïssaient tous. Ce vieux ministre, qui avait longtemps et bien servi son maître, fut la victime du caprice d’un enfant et des intrigues d’un étranger. On le dépouilla de sa dignité et de ses richesses : on lui ôta sa femme, qui était fille du dernier sultan Mustapha ; et il fut relégué à Caffa, autrefois Théodosie, dans la Tartarie Crimée. On donna le bul, c’est-à-dire le sceau de l’empire, à Numan Couprougli, petit-fils du grand Couprougli[2] qui prit

  1. Je crois qu’il faut lire : Mustapha, fils ainé de Mahomet IV, et successeur d’Achmet II. (B.)
  2. Il est nommé Cuprogli, ou Kieuperli, tome XIII, page 140.