Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/276

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vinces de l’Allemagne, et que les ennemis de Charles XII pourraient l’attaquer partout ailleurs. Le roi de Pologne et le czar accédèrent eux-mêmes à ce traité ; ils y firent insérer un article aussi extraordinaire que le traité même : ce fut que les douze mille Suédois qui étaient en Poméranie n’en pourraient sortir pour aller défendre leurs autres provinces.

Pour assurer l’exécution de ce traité, on proposa d’assembler une armée conservatrice de cette neutralité imaginaire. Elle devait camper sur le bord de l’Oder : c’eût été une nouveauté singulière qu’une armée levée pour empêcher une guerre ; ceux mêmes qui devaient la soudoyer avaient pour la plupart beaucoup d’intérêt à faire cette guerre, qu’on prétendait écarter ; le traité portait qu’elle serait composée de troupes de l’empereur, du roi de Prusse, de l’électeur de Hanovre, du landgrave de Hesse, de l’évêque de Munster.

Il arriva ce qu’on devait naturellement attendre d’un pareil projet : il ne fut point exécuté ; les princes qui devaient fournir leur contingent pour lever cette armée ne donnèrent rien : il n’y eut pas deux régiments formés ; on parla beaucoup de neutralité, personne ne la garda, et tous les princes du Nord, qui avaient des intérêts à démêler avec le roi de Suède, restèrent en pleine liberté de se disputer les dépouilles de ce prince.

Dans ces conjonctures, le czar, après avoir laissé ses troupes en quartier dans la Lithuanie, et avoir ordonné le siége de Riga, s’en retourna à Moscou étaler à ses peuples un appareil aussi nouveau que tout ce qu’il avait fait jusqu’alors dans ses États : ce fut un triomphe tel à peu près que celui des anciens Romains. Il fit son entrée dans Moscou le 1er janvier 1710, sous sept arcs triomphaux dressés dans les rues, ornées de tout ce que le climat peut fournir et de ce que le commerce, florissant par ses soins, y avait pu apporter. Un régiment des gardes commençait la marche, suivi des pièces d’artillerie prises sur les Suédois à Lesno et à Pultava : chacune était traînée par huit chevaux couverts de housses d’écarlate pendantes à terre ; ensuite venaient les étendards, les timbales, les drapeaux gagnés à ces deux batailles, portés par les officiers et par les soldats qui les avaient pris ; toutes ces dépouilles étaient suivies des plus belles troupes du czar. Après qu’elles eurent défilé, on vit sur un char fait exprès[1] paraître le brancard

  1. M. Nordberg, confesseur de Charles XII, reprend ici l’auteur, et assure que ce brancard était porté à la main. On s’en rapporte sur ces circonstances essentielles à ceux qui les ont vues. (Note de Voltaire.)